Inouïe Jacqueline Bir !

Philippe Sireuil méta- morphose Jacque- line Bir dans Le Récit de la servante Zerline, d’Hermann Broch, à la Comédie Claude Volter : un grand moment de théâtre !

Le Récit de la servante Zerline, à la Comédie Claude Volter, à Bruxelles, jusqu’au 21 mars. Tél. : 02 762 09 63.

Elle naît de la pénombre, en contre-jour, debout, de dos, voûtée, lourde, vieille, les cheveux gris plaqués en arrière, austère dans sa robe noire et son tablier blanc : une métamorphose stupéfiante pour Jacqueline Bir ! Les premiers mots s’égrènent, ils affleurent dans un rythme mesuré, implacable, hypnotisant… Ils sont crus, précis, intacts d’orgueil, de mépris, de pitié, de passion. Ainsi commence Le Récit de la servante Zerline, d’Hermann Broch, mis en scène, en  » nudité « , dirait-on, par Philippe Sireuil, dans une chambre traversée de la lumière tamisée d’un après-midi. L’espace est vide autour d’un fauteuil, espace d’une vie aujourd’hui desséchée, espace de mémoire dont Zerline, la servante, a ouvert les vannes après trente ans. Elle n’est pas seule : un homme (Francisco Mormino, d’une étonnante présence quasi muette), surpris dans l’indolence d’une sieste, va devenir l’oreille attentive de l’histoire d’une vie, ou de sa reconstitution, ou de son fantasme, qui sait ?

Zerline, placée jeune dans une famille d’aristocrates, a aimé le baron, cet homme qui avait, une seule fois, saisi ses seins qu’elle avait alors fermes et dressés. Elle a méprisé la baronne, lui a volé son amant, père de sa bâtarde,  » un bel homme, un homme de désir, à la vilaine convoitise derrière laquelle se loge la faiblesse « . Zerline l’a aimé, passionnément, avec tous ses sens, pas avec ce  » brouhaha sentimental du cerveau qui cache l’absence de désir « … Les mots sont gorgés de chair et, lorsqu’ils disent la montée du désir et la jouissance, le visage s’illumine, la respiration s’emballe, presque impudique.  » L’homme ne vaut pas cher et sa mémoire est pleine de trous qu’il ne pourra plus jamais raccommoder… Nous nourrissons le temps, nous nourrissons la mort avec tout ce qui a été oublié. Mais l’inoubliable est un cadeau que nous fait la mort !  »

Incroyable récit, en progression inexorable qui mêle des faits, servis au scalpel dans un réalisme cynique, aux réflexions fulgurantes sur la société, l’éthique et la perversité, sur les notions d’innocence et de responsabilité. Hermann Broch (1886-1951) était viennois et juif, exilé aux Etats-Unis dès la montée du fascisme. Philosophe, romancier, passionné de l’£uvre de James Joyce comme de la psychologie des masses, il dressera une énorme fresque d’un monde au bord du chaos, éthique et politique, dans le triple roman Les Somnambules et dans les multiples nouvelles en faisceaux qui composent Les Irresponsables, livre ultime qui contient ce Récit de la servante Zerline (éd. Gallimard et L’Arche). Ce Récit sera porté au théâtre en 1986 par le metteur en scène allemand Klaus Michael Gruber, avec Jeanne Moreau dans le rôle-titre. C’est aujourd’hui Philippe Sireuil qui l’offre à Jacqueline Bir, à la Comédie Volter, un lieu que ses directeurs Michel de Warzée et Philippe Volter ont proposé au metteur en scène. Et c’est un choc, quelque chose d’inouï qui vous coupe le souffle. Difficile de décortiquer cette alchimie des plus belles réussites : la rigueur, la concentration du jeu et de l’espace (Vincent Lemaire), la manière de laisser le verbe rythmé construire sa spirale infernale, le dépouillant à vif, sans béquille de théâtre, pour que l’écoute en reste incandescente et ouverte à chacun. Et, encore et surtout, l’art d’une interprète qui a sculpté ce texte. On allait certes en confiance écouter, voir la  » grande  » Jacqueline Bir. Mais osons lui dire que jamais elle ne nous a autant subjugués et bouleversés que dans ce rôle complexe et âpre, inédit dans son bagage énorme de plus de cinquante ans de scène… Il fallait l’oser !  » Avec le travail de Philippe Sireuil, lance-t-elle, je redécouvre le plaisir du théâtre  » : cette joie et cette confidence de la comédienne sont un cadeau inestimable offert à la renaissance de la Comédie Volter.

Michèle Friche

 » Un incroyable récit, à la progression inexorable « 

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