Indépendance et rigueur

Monsieur Van Cauwenberghe a vivement réagi au dossier publié, la semaine dernière, par Le Vif/L’Express, et épinglant les relations privilégiées qu’il entretient avec un important homme d’affaires carolorégien. L’ancien ministre-président de la Région wallonne a clamé urbi et orbi qu’il ne s’agissait que de rumeurs et qu’il comptait faire parler  » la poudre judiciaire « . C’est de bonne guerre. Il ne pouvait d’ailleurs faire autrement. Lorsqu’un homme politique se voit mis en cause par la presse, il se doit de réagir vertement. Il sait parfaitement, en professionnel de la communication, que les citoyens/électeurs ne retiennent souvent qu’un mot, qu’une idée, qu’une impression, et qu’il suffit souvent d’un coup de gueule un peu spectaculaire pour imprégner les esprits.

M. Van Cauwenberghe se trompe pourtant quand il croit que nous lui en voulons personnellement. La vérité est beaucoup plus simple. Tellement évidente que l’on s’étonne de devoir la rappeler. A lui comme à tous ceux qui, un jour, se sont fait étriller par notre journal, quelle que soit leur couleur politique. La vérité est que M. Van Cauwenberghe est un homme public. Et que nous sommes des journalistes. Le premier gère le bien commun. Les seconds observent, décryptent, analysent.

Depuis presque un quart de siècle, la philosophie de notre hebdomadaire a toujours été l’indépendance des idées, la rigueur des faits. Le Vif/L’Express n’a jamais fouillé les poubelles. Il ne va pas commencer aujourd’hui. Soyons clair : nous n’allons pas découvrir que le monde des affaires et celui de la politique entretiennent d’excellents rapports. Et c’est une bonne chose quand il s’agit de conjuguer toutes les forces disponibles pour dynamiser une région, doper l’économie, créer de l’emploi. Mais dans cette optique-là uniquement.

Dans un pays, pour ne pas dire une région, aussi petit que le nôtre, la grande proximité des journalistes et des hommes politiques explique sans doute la difficulté qu’il y a, pour les premiers, à se montrer aussi critiques qu’il le faudrait parfois, et pour les seconds, à admettre les reproches de ceux qu’ils tutoient volontiers. Pas de cela  » entre nous  » ? Eh bien si, justement. Le consensus, lorsqu’il est trop cultivé, confine à la somnolence. Or une démocratie digne de ce nom ne peut se satisfaire de copinages entre le pouvoir politique et le  » quatrième pouvoir « . La banalisation de certaines contre-attaques de mandataires publics à l’égard de la presse, asséneés comme des évidences, mérite d’autant plus qu’on les réfute.

 » On nous en veut parce que nous sommes socialistes !  » a-t-on entendu clamer plus d’une fois lors de la révélation des dérives du logement social. Vieille ritournelle : le même argument avait été brandi lors des affaires Agusta/Dassault. Cette pitoyable défense est celle des larrons pris la main dans le sac, qui s’abritent derrière le mythe du grand complot, dont la presse serait l’un des vecteurs privilégiés. Le procès d’intention en guise de plaidoyer. L’insulte en réponse aux faits.

Deuxième accusation, le  » lynchage médiatique « . Grand classique de la riposte, la formule fait florès depuis l’époque où un Premier ministre français, Pierre Bérégovoy, se donna la mort. Et il est vrai que certains médias se sont trompés de métier. La justice doit être rendue en public, non pour le public, a dit un jour un magistrat français, légitimement éc£uré par les dérives médiatiques. Le fait de révéler des éléments en notre possession n’a cependant rien d’un lynchage. Celui-ci supposerait un acharnement délibéré dans la seule intention de nuire, et faisant fi de tout argument étayé. Ce n’est pas notre rôle. A la justice de poursuivre ce qu’elle estime devoir poursuivre.

Le troisième reproche de l’arsenal dirigé contre une presse libre et indépendante est aussi le plus pervers. Il accuse ouvertement les journalistes de contribuer à la progression de l’extrême droite. Révéler des affaires et autres petites combines entre amis salirait la classe politique, ce qui pousserait donc insidieusement de plus en plus d’électeurs vers le vote extrémiste. Ce n’est sans doute pas faux. Et c’est un débat que n’ignorent pas les rédactions. Mais ce n’est pas en cassant le thermomètre que l’on supprime la fièvre.

Dans  » l’affaire Van Cau  » comme dans tous les dossiers qu’il traite, Le Vif/L’Express a travaillé comme il le fait jour après jour. En écartant les ragots et les innombrables  » confidences  » qui lui parviennent quotidiennement. En se limitant aux documents et aux témoignages de première force, aux informations recoupées trois fois plutôt qu’une, ainsi qu’à l’analyse juridique.

En toute sérénité. Ce qui reste le luxe – rare – des journalistes libres.

Stéphane Renard, Rédacteur en chef

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