Immanuel, guetteur d’île

Nouvelliste, dramaturge, poète, Immanuel Mifsud peint avec talent et sans concession une société insulaire en pleine mutation qui le fascine autant qu’elle l’exaspère

De notre envoyé spécial

Il reste un mois et demi avant l’adhésion officielle de Malte à l’Union européenne. Mais, d’ores et déjà, la vie d’Immanuel Mifsud, 36 ans, a changé. Depuis quelques mois, ce nouvelliste, dramaturge et poète, digne représentant de ce qu’on peut appeler la nouvelle vague maltaise, est invité un peu partout en Europe à présenter ses ouvrages lors de Salons littéraires. L’année dernière, il s’est rendu en Finlande, en Estonie, en Irlande, aux Baléares. Et 2004 sera plus fastueuse encore : plusieurs livres de cet auteur à l’ironie mordante seront traduits en anglais, en espagnol, en slovène, en lituanien. Une aubaine, décidément, que l’avènement de l’Europe des 25 !  » Vous savez, vivre de sa plume dans un pays de 400 000 habitants est pour ainsi dire impossible. Surtout lorsque, comme moi, on écrit en maltais [ce mélange d’arabe et d’italien, qui est, avec l’anglais, une des deux langues officielles de l’île] « , explique Mifsud, qui enseigne la littérature contemporaine à l’université de Malte.  » Grâce à notre adhésion à l’Europe, de plus en plus de gens s’intéressent à notre minuscule pays. Et de nouveaux horizons s’ouvrent aux auteurs maltais.  »

Un jour, peut-être, les lecteurs francophones pourront à leur tour découvrir le style vif, cru, hyperréaliste d’Immanuel Mifsud, dont l’un des grands mérites, outre ses qualités littéraires, est d’ausculter la face cachée de la société maltaise, essentiellement connue pour ses attraits touristiques et sa riche histoire. Il livre ainsi quelques clefs pour mieux comprendre cette communauté insulaire ancrée au large de la Sicile et traumatisée par son histoire politique récente. Dans Histoires de gens très laids, l’un des personnages se penche sur la violence politique des années 1970-1980, qui furent une période charnière. A la fin de son introspection, le protagoniste, dégoûté, se résout à jeter son passeport maltais dans la Méditerranée.  » Je suis comme ce personnage. Je me trouve parfois dans une grande confusion : je ne sais plus si je dois aimer, détester ou tout simplement ignorer mon pays.  » Né dans une famille ouvrière de huit enfants, dont il est le dernier, Immanuel Mifsud grandit à Paola, à 2 kilomètres de La Valette, la capitale, à quelques mètres d’une des innombrables églises de l’île.  » Comme toutes les Maltaises de l’époque, ma mère espérait sans doute que je devienne prêtre.  » Mais, à la messe, c’est surtout la vocation du théâtre qu’il découvre. Chaque année, la troupe paroissiale interprète en effet la Passion du Christ. Curieux de tout, le petit Immanuel est subjugué par l’effervescence des coulisses. A 8 ans, il est figurant. A 14, il incarne Jésus. Ce qui ne stimule en rien sa foi chrétienne : devenu adulte, il confesse être  » irrémédiablement athée « . Au début des années 1980, l’escalade de la violence politique est telle qu’elle pousse l’adolescent à fonder, à l’âge de 16 ans, sa propre compagnie, vouée au théâtre alternatif, expérimental et protestataire. Arrivés au pouvoir en 1971, c’est-à-dire peu après l’indépendance et le départ des Britanniques (1964), les socialistes du Parti travailliste maltais (MLP) sont engagés dans une dangereuse dérive autoritaire. Membre du Mouvement des non-alignés, Malte se rapproche des pays communistes. Le régime entretient des relations privilégiées avec la Corée du Nord,  » pays frère « . Le Roumain Ceausescu est fait docteur honoris causa. Le slogan du moment proclame avec grandiloquence :  » Le soleil se lève à l’Est !  »  » L’arbitraire et le clientélisme régnaient en maîtres, se souvient Immanuel Mifsud. Mes parents, qui avaient tourné le dos au socialisme, ont dû attendre huit années, au lieu d’un mois, pour obtenir l’installation d’une ligne téléphonique. C’était hier et pourtant, j’ai du mal à croire que tout cela a bel et bien existé…  »

De la censure à la téléréalité

Le milieu des années 1980, avec les grandes grèves des enseignants et des médecins, marque l’apogée de la crise :  » Les affrontements avec la police et les tabassages étaient quotidiens. Certains opposants sont morts pendant leur interrogatoire.  » Immanuel Mifsud réagit en homme de théâtre militant : il met en scène la pièce, au fort contenu politique, du futur Prix Nobel de littérature Dario Fo Mort accidentelle d’un anarchiste. L’avènement des chrétiens-démocrates en 1987 (toujours au pouvoir aujourd’hui, malgré un bref intermède) constitue pour l’écrivain une déception.  » Certes, la violence physique a soudain disparu. Mais pas la mauvaise foi ni le clientélisme « , note Mifsud, qui rejoint alors les rangs du Parti écologiste, lequel plafonne à 3 % et n’a jamais siégé au Parlement.  » Tout le problème est là : depuis toujours, la vie politique maltaise est manichéenne. Le pire, c’est que les gens ne choisissent pas vraiment entre le droite et la gauche. Ici, on naît dans un des deux camps et l’on y reste par tradition familiale. Espérons que l’adhésion à l’Union européenne permettra de nuancer le débat et de le rendre moins caricatural.  » Voire. Pour l’heure, les socialistes brandissent la thèse, contestable, d’une menace contre l' » identité nationale maltaise « , tandis que la droite présente l’entrée dans l’Union comme une sorte d’accès au paradis. Au fil des ans, Immanuel Mifsud abandonne le théâtre pour se consacrer, dans l’indescriptible bric-à-brac de son appartement, à l’écriture de ses recueils de nouvelles : Le Livre du samedi soir, Les Amants blessés, L’Etrange Histoire de Sara Sue Sammut. Peuplés de gens ordinaires et aussi de minables, ces récits mettent en scène les vies banales d’employés de bureaux en goguette ou de jeunes téléspectateurs qui rêvent de gloire et de célébrité.  » C’est fascinant : Malte est passée sans transition de l’ère de la censure politique au règne de la téléréalité.  » Même l’Eglise ne résiste pas à cette métamorphose. Bien sûr, l’institution catholique demeure relativement puissante, mais son influence régresse : si le divorce reste officiellement interdit, il est un secret de polichinelle que les politiciens des deux bords jugent, en privé, cette législation anachronique.  » Les Maltais aiment à croire qu’ils sont des gens particuliers, spéciaux, différents. Mais non. Malte possède les mêmes problèmes que partout ailleurs : chômage, drogue, pollution, etc. « , insiste Mifsud. Et de conclure :  » Je suis au regret de vous informer que cet endroit est étonnament banal.  »

La semaine prochaine : les Chypriotes

Axel Gyldén

ôLa vie politique maltaise est manichéenne. Ici, on naît dans un des deux camps et l’on y reste »

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