Ils soignaient, pourtant…

Vous prendrez bien une petite dragée mêlée à du bouillon de vieux coq ou à une eau de pois chiches ? Avant d’être fabriqués selon des règles de sécurité draconiennes, il a fallu bien du chemin aux médicaments pour apprendre à nous faire avaler la pilule. Et à nous soigner

Histoire de la pharmacie galénique. L’art de préparer les médicaments de Galien à nos jours. Sous l’égide de l’Ecole de pharmacie et du département d’histoire de l’UCL, organisé par le Centre d’études d’histoire de la pharmacie et du médicament.

« Certaines inventions, comme l’aiguille et la roue, ont été presque parfaites dès leur création. Il en est de même du comprimé, cette matière que l’on granule et que l’on comprime. Généralisé depuis la Première Guerre mondiale, il représente actuellement 85 % du tonnage mondial de la production de médicaments, et il est promis encore à un bel avenir « , remarque, enthousiaste, le Pr Willy Lhoest (UCL). Pourtant, comprimés et pilules ne sont que les dignes héritiers d’une longue série de substances imaginées, depuis l’aube des temps, pour tenter de nous guérir.

Le célèbre Galien est le premier à répertorier les  » médicaments « . Considéré, depuis lors, comme le père de la pharmacie, on désigne toujours, en son honneur, cette  » alchimie  » sous le terme de produits  » galéniques « . L’histoire de ces premiers mélanges variés, sinon folkloriques, a été évoquée lors d’un récent colloque (1). Bizarrement, on y découvrait que, si bien des choses ont évolué dans la confection et conception de substances censées nous soigner, elles gardent néanmoins ressemblances et traits communs…

Le médecin alexandrin Hérophile affirmait que  » les médicaments sont les mains de dieux « . Pourtant, dès l’Antiquité, le pouvoir quasi divin de ces élixirs était loin de faire l’unanimité. D’ailleurs, un grand nombre de  » docteurs  » préféraient se passer de ces substances, jugées au mieux inefficaces, au pire… dangereuses. De fait, pendant des siècles, les médicaments n’ont été que les alliés secondaires des deux thérapeutiques centrales de la médecine : la chirurgie et la diététique. Les préparations, pourtant, allaient du plus simple au plus compliqué. Et, dans la riche Rome impériale, l’engouement du public se portait (déjà ?) sur des substances à base de composants exotiques importés et fort coûteux. En effet, les Romains étaient persuadés que le prix du médicament était proportionnel à son efficacité…

Au Moyen Age, les recettes des remèdes hérités de l’Antiquité figuraient toujours en bonne place au c£ur des ouvrages et des traités médicaux sur lesquels s’appuyaient les apothicaires. Mais ces derniers n’avaient toujours pas gagné le c£ur des médecins et des chirurgiens :  » Ils leur reprochaient de ne pas être bons, de ne pas être assez approvisionnés en produits adéquats et, enfin, d’être chers « , résume Danielle Jacquart, historienne à la Sorbonne (Paris).

 » Grâce à divers manuscrits, nous avons une bonne idée des soins dispensés à l’époque « , précise l’historienne. On sait ainsi que, parmi les médicaments, huiles, onguents et emplâtres étaient largement privilégiés, ne serait-ce que parce qu’ils n’étaient pas avalés, car la peur d’être empoisonné était encore très forte. De surcroît, ces formes externes semblaient présenter, malgré tout, un moindre danger, et, donc, un moindre mal, pour les malades.

Certes, le clystère (le lavement), souvent prescrit abusivement, est longtemps resté la clé de voûte des thérapies proposées aux malades. Mais suppositoires, poudres, sirops ou dragées, souvent mêlées à un aliment revigorant, comme  » l’eau de viande  » (déclarée particulièrement utile en temps de peste), n’étaient pas exclus. La médecine purificatrice du sang passait, également, par des décoctions et potions diverses.

Pas question, toutefois, d’administrer ces produits au petit bonheur la chance !  » Certains devaient spécifiquement être pris à l’aube. Les médecines laxatives, chargées de purger les humeurs, étaient, elles, proposées tièdes, au réveil ou à certaines heures jugées appropriées, dans un bouillon de vieux coq ou une eau de pois chiches. D’autres poudres s’associaient forcément aux tisanes ou à la purée de pois. Quant aux pilules, elles étaient toujours données en nombre impair et généralement mélangées à diverses boissons « , raconte Danielle Jacquart. A la fin du xive siècle, on n’hésitait pas, aussi, à dorer la pilule au sens propre du terme : sous cet enrobage, il s’agissait de mieux faire avaler des substances au goût désagréable. De plus, on était persuadé que l’or, lié au soleil, était le meilleur des fortifiants.

Le plus incroyable, c’est que toutes ces thérapies ne conduisaient pas forcément au cimetière… Un étudiant allemand, en formation à Paris à la fin du xive siècle, relate ainsi le cas d’un homme de 60 ans, souffrant  » d’apoplexie légère « . Suite à une attaque, il ne peut plus parler ni bouger certains membres. Au régime alimentaire et aux nombreux clystères aussitôt imposés, on ajoute onctions et frictions de l’épine dorsale avec divers onguents. Ils seront complétés par des frictions de la langue et des membres paralysés. Diverses substances sont introduites par le nez, via une plume, et plusieurs pilules sont prescrites, y compris dans le but de l’empêcher de dormir (!). Elles seront écrasées dans du petit lait de chèvre, plutôt que dans le vin (considéré pourtant comme un fortifiant), car les médecins subodorent que le patient est alcoolique. Gargarismes, sirops, réveils au moindre signe d’assoupissement, pieds et mains liées de manière douloureuse ( » afin de dégager la tête « ), font le reste : après dix-huit jours, le malade reparle. Il remarchera même, usant quelque peu de sa jambe et de son bras paralysés…

 » Du xiiie au xve siècle, une véritable organisation sanitaire structurée émerge « , détaille Jean-Pierre Bénézet, de l’université Paris X. Les préparations médicales passent quasi définitivement des mains des épiciers à celles des apothicaires. Des préoccupations de sécurité apparaissent : on inscrit sur les récipients ce qu’ils vont contenir, on se soucie de la conservation des produits, on se méfie de l’humidité et de la lumière, on envisage l’intérêt de la maturation de certaines substances.  » Néanmoins, un auteur de l’époque dénonce encore  » l’erreur de la plupart des apothicaires qui pendent aux planches de leur boutique les herbes qu’ils ont fait sécher (…) Elles perdent leur force et leur vertu (…) (elles sont) noires, couvertes de mille ordures, d’araignées et de mouches. Dieu sait quel breuvage on en fait après…  » .

Il faudra attendre Paracelse, au xvie siècle, pour bousculer les certitudes qui prévalent à la préparation de ces mélanges. Les premiers principes de chimie s’imposeront ensuite peu à peu et feront le lit des médicaments  » modernes « .  » On remarque cependant que, depuis Galien et des apothicaires aux pharmaciens, on retrouve le souci permanent d’administrer un remède de la manière la plus confortable possible : la maladie était généralement jugée suffisamment pénible sans en ajouter encore avec des produits désagréables ! précise le Pr Jacques Hanot (UCL). De même, certains grands principes, comme celui de la dilution, sont connus depuis longtemps. On avait donc bien compris que, dans une plante, tout n’est pas bon ou mauvais : une fois les principes actifs identifiés, on savait qu’il fallait les diluer au sein d’une masse plus importante, y compris pour les pilules, afin de rendre les produits maniables et facilement administrables. Le tout, sans négliger la nécessité de leur bonne conservation.  »

Actuellement, c’est par synthèse chimique que l’industrie reproduit nombre de ces principes actifs. Mais, le pharmacien demeure toujours celui qui se préoccupe, avant tout, de l’éventuelle toxicité de ce qu’il propose, rappelle le Pr Hanot. Ce principe de précaution s’applique autant aux préparations magistrales (prescrites par les médecins) qu’aux produits officinaux (réalisés à l’initiative du pharmacien) ou aux médicaments industrialisés. Et cela, même si leur production est automatisée, en circuits fermés, dans des usines où air et eau sont filtrés, grâce notamment à des techniques issues des recherches de l’industrie atomique ou spatiale. Loin, bien loin de ces suppositoires à la poudre de cumin ou des préparations à base d’antimoine et de mercure… qui  » sauvaient  » nos ancêtres.

Pascale Gruber

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