Ils ont choisi la terre

Ah, la belle biographie que voilà ! Ne cherchez pas : Ernest Solvay (1838-1922), sa vie, son £uvre, font l’unanimité. Derrière les récits formatés de la vie de ce grand industriel, bien peu d’hagiographes se posent cependant la question de savoir pourquoi sa famille et lui avaient acquis terres, fermes, demeures et châteaux dans le Brabant wallon.

Pourtant, cette interrogation permet de mieux comprendre le parcours de cet autodidacte, dont les heureux héritiers sont toujours actionnaires d’un groupe qui emploie, actuellement, environ 30 000 personnes dans le monde.

Un démarrage difficile

On dit qu’Ernest Solvay n’avait pu entrer à l’université en raison de problèmes de santé et qu’il avait commencé à travailler à 21 ans. Il mit au point un procédé de fabrication de la soude qu’il fit breveter en 1861, avant d’ouvrir avec son frère Alfred, dès 1863, une usine qui allait faire tomber le prix de la tonne de soude de 450 à 280 francs en quelques années seulement. Le développement phénoménal de cette société chimique et pharmaceutique fit, ensuite, couler beaucoup d’encre. Mais, rappelle Denis Solvay, l’un des descendants d’Alfred Solvay,  » on oublie parfois à quel point le démarrage des activités de la société fut difficile « .

Ernest et Alfred sont nés à Rebecq, dans une famille de petits notables. Alexandre, leur père, était négociant en huiles, en savons et en denrées coloniales. Ernest a débuté sa carrière à Bruxelles. Il travaillait dans l’usine à gaz qui appartenait à son oncle maternel. C’est là qu’il fit ses expérimentations sur la fabrication de la soude. Sa découverte allait détrôner la méthode de production utilisée, jusqu’alors, dans l’industrie.

Dès 1863, Alfred dirige l’usine de la société Solvay, installée sur le site de Couillet. Ernest, toujours employé par son oncle, à Bruxelles, vient l’y rejoindre dès qu’il le peut. En 1861, dans une lettre écrite à ses parents, il admet que  » (…) ce serait une chose pour ainsi dire unique de voir tout réussir dans une entreprise d’une importance semblable, et de plus toute neuve (…). Je me suis d’avance fait un résumé de tous les contretemps qui pourraient survenir.  » Paroles empreintes de sagesse !

De fait, les difficultés s’accumu- lent : de 1864 à 1866, l’usine perd de l’argent et engloutit le capital de départ (136 000 francs). Un conseil de famille sauve la mise aux deux frères : avec l’aide de quelques familles de la région de Rebecq, comme les Pirmez et les Casimir- Lambert : un nouvel apport de capitaux permet de relancer l’outil de production.  » De nos jours, s’amuse Denis Solvay, on parlerait de business angels venus au secours d’une start-up.  » Cette fois-ci, le succès sera au rendez-vous.

La mise au point des  » colonnes Solvay « , ces hautes cheminées qui surplombent les usines, accroît le rendement : la soude peut enfin être produite à meilleur prix. En février 1866, l’entreprise enregistre ses premiers bénéfices.  » Nous avons gagné environ 300 francs sur les six jours, écrit Ernest. La confiance renaît.  » Cette année-là, l’usine produit 1,5 tonne de soude par jour. En 1869, elle a triplé ce chiffre. Mieux encore : la méthode de production d’Ernest s’impose et la société Solvay commence à conquérir le monde.

Ces années de déboires et de craintes d’un échec ont durablement marqué les deux frères Solvay : Ernest sera, toute sa vie, un boulimique du travail et de la réussite. Par ailleurs, poursuit Denis Solvay,  » mon père rappelait souvent qu’Ernest et Alfred étaient responsables, jusqu’à leur dernier bouton de culotte, du sort de leur entreprise, dans laquelle ils réinvestissaient au maximum. « 

Financièrement impliqués à titre personnel, les deux frères ont, logiquement, cherché à assurer leurs arrières en effectuant d’indispensa- bles  » bons  » placements.  » A l’époque, quand on se lançait dans une entreprise industrielle, on conseillait d’acheter de la terre, une valeur sûre. Une partie des premiers bénéfices de l’entreprise a donc servi à réaliser l’acquisition de terrains « , rapporte Denis Solvay.

Une pompe à bras classée monument historique

Et devinez où les familles associées dans l’entreprise décidèrent d’investir ? Dans la région de Waterloo, où les associés acquirent des parcelles parfois importantes, y compris sous forme de terres agricoles en fermage. Au moment de la modification du statut juridique de la société Solvay, en 1968, la plupart de ces propriétés appartenaient encore aux familles Solvay, Boël ou Janssen, toutes apparentées (voir l’arbre généalogique). Cela n’a guère changé…

Pour sa part, en 1893, Ernest Solvay avait acheté le domaine de La Hulpe. Le magnat de l’industrie chimique avait alors confié à Victor Horta, l’architecte en vogue, le réaménagement intérieur du château, avant de charger le paysagiste Jules Buyssens de la rénovation du parc. Ce dernier commanda à Horta une pompe à bras pour les écuries : elle est désormais classée monument historique.

Armand et Ernest-John Solvay, les fils et petit-fils d’Ernest, ont ensuite modifié l’aspect extérieur du château pour lui donner son visage actuel. En 1968, Ernest-John en a fait donation à l’Etat, afin de le préserver dans son intégrité. A son décès, en 1972, le domaine est devenu un centre de manifestations diverses, au c£ur d’un parc – classé patrimoine exceptionnel depuis 1963 – ouvert au public.

La fin de l’histoire est connue. Fortune faite, Ernest Solvay a pu se consacrer à la science, sa véritable passion. A partir de 1891, il a ouvert une série d’instituts de recherche et a été l’un des principaux mécènes de l’Université libre de Bruxelles. En 1911, la réunion internationale de scientifiques qu’il avait organisée comptait 11 prix Nobel, sur 21 invités…

Ce grand capitaine d’industrie, convaincu que la diffusion du savoir apporterait le bonheur aux hommes, a aussi été à l’origine d’initiatives sociales en avance sur leur temps : pensions pour ses travailleurs, limitation de leur temps de travail à huit heures par jour dès 1908, congés payés à partir de 1913, formation professionnelle, etc. Didier Devriese, historien aux archives de l’ULB, note cependant que le fait d’améliorer les conditions de travail de ses ouvriers permettait à Ernest Solvay d’accroître la rentabilité de ses entreprises… (1)

Une préoccupation sociale partagée dans la famille

Denis Solvay, lui, remarque que les préoccupations de développement social et de bien-être d’Ernest, qui fut par ailleurs ministre d’Etat libéral, ont toujours représenté des valeurs partagées, au sein de la famille. Les principaux fondateurs de la société Solvay, impliqués dans la création de l’Association nationale belge contre la tuberculose (la Clinique du Dr Derscheid, à Waterloo, faisait partie de ses sanatoriums) ont été relayés par certains de leurs descendants actuels. Par ailleurs ces derniers, qu’ils se nomment Delwart, Janssen ou Laguiche, sont toujours présents dans la  » grande aventure  » Solvay, à travers le holding Solvac, qui regroupe leurs participations dans l’entreprise. Tout en restant bien implantés à La Hulpe ou dans ses environs. Question de racines…

(1) Dans Le Vif/L’Express du 19/9/1997, à l’occasion de l’exposition  » Ernest Solvay et son temps « .

P.G.

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