Il était trois fois…

Le Bar des habitudes, par Franz Bartelt. Gallimard, 258 p.

Régime végétarien, par Lee Je-ha. Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet. Zulma, 143 p.

Race de salauds, par Liliane Schraûwen. Quadrature, 185 p.

En littérature comme dans la vie, les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas. Trois recueils en font foi. On connaît Franz Bartelt : romancier fertile, chroniqueur futé et contrebandier culturel qui, depuis ses Ardennes françaises, acoquine volontiers sa voix avec celle d’écrivains du Midi belge. Le Bar des habitudes, le vingtième titre à son actif , témoigne à nouveau de son talent à trousser le récit avec des ingrédients les plus divers mais sous la bannière commune d’un humour aussi riche en coloris que les feuillages d’automne. Du plus sanglant au plus sombre, en passant par l’or fin du sourire. Et si la compassion est présente, c’est sous les espèces de cette impassibilité rétive à saucer les constats d’une émotion qui revient au lecteur. Avec parfois, des atmosphères à la Simenon – comme dans la nouvelle-titre – qui contrastent avec des fantasmes d’une réjouissante énormité. Et souvent éclos comme des fleurs vénéneuses sur le papier peint de l’ordinaire des jours. Et des nuits. On comprend le désarroi d’un homme qui, très amoureux de sa femme, se découvre persécuté par la tentation compulsive de la tuer, ou la perplexité de cet autre dont le périlleux talent à se faire une tête d’assassin pimente le déduit conjugal. Ou encore de cet employé visité à heure fixe par la vision hallucinée de sa tendre moitié adonnée aux pires débauches avec des mâles de tous horizons. Sans oublier le pape soi-même pour qui, vu son grand âge, ces jeux charnels ne sont pas sans danger. Et pourquoi un tueur en série se résout-il à ne trucider que des femmes de notaire ? Si ces fables et d’autres sont moins dénuées de sens et d’intentions qu’il n’y paraît, il en est aussi qui dénoncent finement mais clairement la cruauté et le cynisme d’une société envers ceux qui ne sont pas du côté des gagnants.

Cela dit, si vous passez par Séoul, ne manquez pas d’aller vider un godet au Café Marianne. Le patron de ce bar s’appelle Lee Je-ha, et quand il ne s’affaire ni à pomper la bière ni à dessiner, à peindre ou à sculpter, il écrit. Avec assez de talent pour être considéré comme un des meilleurs écrivains de Corée du Sud. Un pays dont les nouvelles du recueil Régime végétarien (écrites entre 1957 et 1997) reflètent magistralement, à travers une narration à la première personne, les convulsions passées et présentes, la violence ordinaire de la dictature et des militaires bornés qui l’ont servie, mais aussi le poids du quotidien, des traditions et de l’emprise familiale dans une société où se côtoient notamment bouddhisme et christianisme, sans parler des sympathies – évidemment proscrites – pour le communisme en vigueur dans la Corée du Nord. Et cela, avec toute la vaillance d’un regard teinté d’humour et d’autodérision. Mais, s’il cultive la révolte et la subversion, l’art de Lee Je-ha s’affirme aussi dans une veine proche de notre  » réalisme magique « . Avec des nouvelles comme A Sorrente, hantée par la présence d’un visage de femme dont les visions se multiplient, ou Dame Coucou, où se confondent les fantômes d’une inconnue et de la défunte chienne du narrateur. A découvrir aussi, dans ce recueil plein de santé et de malices : les maigres vertus du régime végétarien comme recette ou condition d’un succès électoral.

Les toutes jeunes éditions belges Quadrature ont pour objectif principal de publier des nouvelles. Race de salauds, de Liliane Schraûwen (Prix de la Communauté française en 1996 pour La Fenêtre) s’inscrit dans ce louable programme. Les salauds sont partout. Et, en guise d’introduction, la romancière en dresse une liste – forcément non exhaustive – qui va du dictateur couvert de sang au petit chef de service imbu de son ridicule et dangereux pouvoir, en passant par toutes les nuances de la crapulerie ordinaire ou extraordinaire. Non sans spécifier que le statut de salaud est ouvert et accessible à tout un chacun. Néanmoins, on pourrait s’effrayer d’un éventuel malentendu. S’il est bien vrai que le mensonge et la lâcheté sont les choses au monde le mieux partagées par la gent masculine et que, physiquement, mentalement et socialement, elle est certes plus portée à la violence – conjugale ou autre -, l’enchaînement des nouvelles et une certaine redondance dans le thème (présente aussi dans le flux des anathèmes) pourraient donner à penser, avec l’appui d’un titre général qui favorise l’équivoque, que mâle est synonyme de salaud et que la femme est l’éternelle victime – rebelle ou résignée – de cette  » race  » de salauds congénitaux. On en reviendrait alors à ce combat des sexes, délaissé par une conquête féministe désormais plus soucieuse de signer des traités équitables que de fourbir des armes de guerre. Notons au passage que pour inélégante qu’elle soit, la version féminine du mot salaud peut aussi, d’aventure, s’avérer d’un emploi assez approprié. Ces choses dites, le regard que pose chaque nouvelle de Liliane Schraûwen sur les détresses humaines du désamour, de la tromperie ou des gâchis de la vie, comme sur les révoltes qu’ils peuvent susciter, s’avère d’une approche psychologique inventive et d’une implacable lucidité. Si le risque est grand, l’auteur de ces considérations, qui ne visent pas les intentions du livre, mais une éventuelle et fausse interprétation du lecteur, espère tout de même qu’elles ne lui vaudront pas un ticket d’entrée dans la race des salauds.

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