» Ichthy  » et ses amis

Découverte dans le Namurois voici un siècle, attribuée à tort à un poisson, une très vieille mâchoire refait surface et révèle une origine surpre- nante : celle d’un quadrupède marin. Une première en Europe occidentale

(1) A l’époque, la Belgique et le Groenland font partie du continent euraméricain : la distance qui les sépare est tout de même alors de 1 500 kilomètres. La redécouverte du spécimen a paru dans la revue Nature du 29 janvier 2004.

Un voile d’envie enveloppe malgré tout leurs regards : groupés près de Gesves (Namur), au pied d’une colline boisée, bottillons de fouille et pics à la ceinture, une demi-douzaine de paléontologues australiens, français et belges couvent des yeux l’objet brunâtre que manipule amoureusement leur jeune collègue parisien. Quand même, ce Gaël Clément, 33 ans, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, quel veinard ! Il y a quelques mois, en analysant la bibliographie de très vieux poissons fossiles, ce spécialiste de la faune du dévonien (une période géologique de l’ère primaire, datant de 365 millions d’années), tombe des nues : décrite dans un ouvrage de 1888, une mâchoire d’un curieux spécimen ne correspond pas aux caractéristiques des bébêtes qu’il est en train d’étudier. Intrigué, le jeune homme obtient la faveur d’examiner cette pièce rare, qui dort depuis plus d’un siècle dans les réserves de l’université de Liège : c’est une mandibule d’une dizaine de centimètres de longueur, cloutée de petites dents acérées tournées vers l’arrière. Elle a été trouvée au xixe siècle au lieu-dit Strud, près de Gesves, par le Belge Maximin Lohest, le dénicheur des hommes de Spy. Trouvée ou… achetée sur place : à l’époque, les hommes qui taillent des pavés à même la roche ont l’habitude de mettre de côté les éclats  » intéressants « , pour les vendre ensuite, par lots, aux scientifiques de passage… Parce que le fossile est très fracturé, Gaël Clément le coule d’abord dans une résine transparente, puis s’attaque au verso. Surprise : sous la gangue de grès se révèlent nettement, sur la dentition, les signes distinctifs non pas d’un poisson, mais d’un tétrapode, l’un des tout premiers vertébrés à pattes. C’est même, trait pour trait, un mor- ceau d’ Ichthyostega, dont seuls deux fossiles ont, jusqu’ici, été mis au jour au Groenland (1).

Une tronche de crocodile, au bout d’un corps musclé d’un mètre de longueur : en voilà, du menu fretin ! Même s’il batifole dans l’eau, Ichthyostega, comme ses petits amis tétrapodes Eusthenopteron et Panderichthys, n’est pourtant plus, à proprement parler, un poisson. Il possède une queue, mais surtout des  » mains  » munies de prolongements au nombre fluctuant, qui lui servent à écarter les branches et les souches : 5, 6, 7 ou 8  » doigts « , on dirait que la nature teste des combinaisons, avant de se fixer à cinq.  » Ichthyostega est un quadrupède dérivé de poisson à nageoires charnues, où l’on retrouve des os qui sont l’équivalent de nos bras et de nos jambes « , précise Gaël Clément. Pour autant, ce n’est pas encore un amphibien.  » Il lui est absolument impossible de se mouvoir sur la terre ferme.  »

Pour réaliser cette prouesse, il faudra patienter quelque vingt millions d’années supplémentaires. Car, avec le carbonifère, débute un long intervalle de temps qui, curieusement, ne livrera quasiment plus de fossiles de tétrapodes :  » Cette période, appelée la lacune de Romer, est marquée par la disparition de 80 à 85 % des espèces animales de la planète. C’est une crise écologique majeure, aux raisons inconnues, semblable à celle qui, beaucoup plus tard, raiera de la planète les dinosaures.  » Il n’empêche : quand cette étrange coupure prendra fin, les tétrapodes referont surface. Au sens propre car, cette fois, ils seront bel et bien devenus terrestres…

Revenons à  » notre  » Ichthy. Représentant de la première vague des tétrapodes (celle d’avant la crise), il occupe, avec ses congénères, une position clé. A l’origine des amphibiens terrestres, ces vertébrés sont les précurseurs de ce que les spécialistes nomment joliment la  » sortie des eaux « , le passage eau-terre. En même temps, il semble qu’ils aient été des animaux aquatiques dotés de pattes, de poumons et d’oreilles internes avant même d’être tentés de quitter le milieu liquide, ce qui rectifie un peu le déroulé de la théorie de l’évolution. Apparues dans l’eau, leurs petites pognes leur ont d’abord permis de se déplacer dans les labyrinthes végétaux sous-marins. Elles n’ont donc pas uniquement servi à survivre à l’air libre, lorsque les mares se sont asséchées, comme on l’explique parfois.

La découverte d’Ichthy permettra en tout cas d’apprécier l’environnement du famennien, la période correspondant au dernier étage du dévonien, et déjà bien connue des géologues.  » On a une bonne idée du paysage d’alors. Une bordure de mer, avec des lagunes et des petits fleuves qui y aboutissent « , décrit Jacques Thorez, professeur émérite de sédimentologie à l’ULg. Une grande mangrove tropicale, aux échanges d’influences marines et continentales… Ichthy roule-t-il sa bosse en eau douce ou en eau salée ? Sur ce point, une querelle d’écoles continue à opposer les spécialistes. Qu’importe. Dans les courants chauds et troubles, ses contemporains û les cruels dinichthyides, les groenlandaspides, qui ressemblent à des sous-marins, et les antiarches, sortes de massues û se livrent des combats sans merci. Plus pour longtemps. A la fin du dévonien, avec la dérive des continents, l’arrivée d’autres prédateurs marins, venus du Sud et plus féroces encore, explique peut-être la disparition des tétrapodes aquatiques.

Pour les chercheurs, le système estuarien dans lequel évoluait notre ami annihile cependant tout espoir d’en retrouver jamais les autres morceaux. Ichthy n’a sans doute pas péri là : s’il est mort dans une rivière, ses restes ont pu être entraînés et déposés dans un milieu  » plus marin  » (plusieurs coquillages émaillaient aussi les sédiments de crues d’où on l’a ôté). Toutefois, il n’est pas sot de penser que d’autres tétrapodes reposent encore dans les parages. Si l’endroit précis de la découverte d’Ichthy, dans une carrière abandonnée, a été identifié comme tel grâce aux carnets de terrain de Lohest, à des repères locaux et à la matrice de grès micacé qui englobait le fossile, Philippe Mahoux, le bourgmestre de Gesves, s’est empressé de le mettre sous la protection de la commune : sur le site, des poches souterraines, qui correspondent aux méandres d’anciens chenaux, semblent en effet prometteuses.  » On a peut-être une chance d’y trouver des humérus, qui sont des os solides « , espèrent les scientifiques. Ceux-ci souhaitent donc maintenir secret le lieu exact de cette réserve potentielle.  » Par prudence. Il existe des bourses où des amateurs de fossiles, qui sont parfois des pilleurs de chantiers, échangent leurs trouvailles, explique Alain Blieck, directeur de recherches au CNRS, de l’Université des sciences technologiques de Lille. Un bout de mandibule, ça n’a pas beaucoup de gueule. Mais une bête complète…  »

Ne serait-il pas nécessaire de se donner toute cette peine ? La plupart des constructions de la région ont été bâties en grès. Et ce grès pourrait enclore quelques merveilles fossilisées.  » Ça vaudrait le coup de regarder les moellons d’un peu près « , lâche, rêveur, un paléontologue belge, en lorgnant la première maison des environs. Qui sait ? Il y a peut-être un copain d’Ichthy qui, du haut de ses millions d’années (et du mur du grenier), nous sourit de ses très méchantes dents…

Valérie Colin

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