Hélène et Louis

L’édition des lettres du philosophe Althusser à la femme de sa vie, qu’il étrangla dans un accès de folie, ne révèle aucun mystère. Mais elle témoigne d’un long combat contre la maladie.

Il faudrait commencer ce livre par le début, la première lettre conservée de Louis Althusser (1918-1990), alors jeune normalien, à celle qu’il avait rencontrée à son retour de captivité, en 1945, Hélène Rytmann, résistante et militante communiste.  » J’ai aimé en toi ta générosité et ta liberté.  » Il faudrait oublier la scène finale, trop connue, qui ne donne aucune chance aux protagonistes, comprime le temps, broie leur histoire : le 16 novembre 1980, le même Althusser, devenu maître à penser de toute une génération, étrangle Hélène, la femme qui a illuminé ses 30 ans. Rien n’y fait, l’édition des lettres de Louis à Hélène nous contraint à commencer par la fin. Dans une préface trop brillante, son ancien élève Bernard-Henri Lévy, qui connut le maître sur le déclin, gagné par la folie, plus  » pensif  » que pensant, s’introduit sur la scène du crime et joue les Poirot philosophes :  » Le maître, debout, en robe de chambre, par un petit matin gris, au pied du lit ; sa femme, Hélène, couchée sur le dos.  » On aurait préféré le commissaire Maigret, celui qui ne s’étonne de rien, ne juge pas, ne parle pas.

Interné, il souffre de terribles cauchemars

Si rien, dans ces lettres qui courent de 1947 à 1980, n’explique le drame, la tentation est grande de voir le plus petit détail conspirer lentement, insidieusement, transformant le dernier acte en une étrange scène primitive, partout répétée : les souvenirs familiaux aux relents incestueux, les cauchemars épouvantables dont souffre Althusser durant ses internements à répétition, mais aussi la fragilité en miroir d’Hélène. L’explication solennelle autour d’un fauteuil sur lequel Louis ne voulait pas qu’elle s’assît semble déjà porter le quotidien du couple au bord du gouffre. Non pas du fait de la colère de Louis, disproportionnée, mais à cause de la longue explication rationnelle qu’il en donne après coup, dans une espèce de lucidité effrayante.

Mais si ces lettres sont bouleversantes, c’est parce qu’elles résistent aux lectures rétrospectives des interprètes de tout niveau, qui se pressent depuis trente ans au chevet du  » cas Althusser « . Pourquoi le drame devrait-il nécessairement receler un secret, emportant concepts et affects dans un même mouvement ? La pire des peines qu’on infligea au philosophe, trop vite admiré par un quarteron de normaliens en manque de leader, ce ne fut pas le non-lieu juridique, mais au contraire ce lieu fantoche de curiosité qu’il devint – lui qui voulait juste qu’on lui  » foute la paix « . Lire aujourd’hui ces lettres tendres, voire gouailleuses, à l’aimée, c’est oublier l’avenir terrible et rendre Althusser à sa fragile humanité. Ecrites entre les crises, dans ces moments où l’âme se détend, où l’£il s’éblouit de la beauté d’un arbre, elles font entendre le chant profond de la mélancolie, cette angoisse indéfinie qu’Althusser lui-même exprime avec des mots dignes de Kierkegaard :  » Une inquiétude tenace et vide à propos de tout et de rien.  » Il n’y a là nulle vérité ultime sur le génie foudroyant ou l’amour à mort, simplement une histoire de maladie, bouleversante pour tous ceux qui savent ce que veut dire se sentir  » abruti, esprit et yeux sans contenu « . Seul regret : la faiblesse de l’appareil critique et des notes, quasi inexistantes.

Lettres à Hélène, 1947-1980, par Louis Althusser. Edition établie par Olivier Corpet. Grasset/Imec, 704 p.

PHILIPPE CHEVALLIER

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