Haïm Gouri  »Je suis une guerre civile »

Parfois, sa voix s’anime, son timbre devient rocailleux, ses mots se font plus précis pour dire la nostalgie, le temps lointain de son enfance où, sur cette mince langue de terre qui ne s’appelait pas encore Israël, il nourrissait des rêves de fraternité. Haïm Gouri y est né voilà quatre-vingt-trois ans, bien avant la création de l’Etat. Considéré comme le plus grand poète israélien, cinéaste, journaliste, romancier aussi, il a tout vu, tout vécu : guerres, trêves, peurs, douleurs… Il faut lire L’Affaire chocolat (10/18), où il conte le désarroi de deux juifs rescapés de l’enfer, et Face à la cage de verre (éd. Tirésias), son récit du procès Eichmann. Dans son appartement de Jérusalem, une lumière ocre caresse ses innombrables livres, sa femme, Alika, a apporté le café et les dattes, et feuillette avec lui les albums de souvenirs… Avec passion, Haïm Gouri, qui inaugure notre série d’entretiens historiques avant les élections législatives du 28 mars, raconte son pays, sa vie, sa déchirure.

Vous êtes né en 1923, dans la toute jeune Tel-Aviv, sous domination britannique, avant que soit créé l’Etat d’Israël. Quel souvenir gardez-vous de votre enfance ?E Tel-Aviv avait été fondée sur les dunes au nord de Jaffa, en 1909, quatorze ans avant ma naissance. C’était comme un commencement, quelque chose qui allait changer l’Orient, une ville étrange entre passé et avenir. Mes parents, qui avaient émigré de Russie en 1919, venaient du malheur, des pogroms, de l’abîme. Ils n’en parlaient pasà Un jour, dans un café de Tel-Aviv, le poète Nathan Alterman nous a dit :  » Il fut un son que même le plus sensible des sabras ne pourrait imaginer.  » Là-bas, raconta-t-il, on entendait la  » sirène  » : le cri des femmes juives pendant le pogrom. A Jérusalem encore, les immigrés ne pouvaient percevoir le son d’une cloche sans y penser et frémir. Moi, j’étais un gamin, loin de tout cela, je ne connaissais pas l’Europe. Appartenir à la diaspora était considéré comme une punition divine. Les gens de bien, eux, étaient en Palestine. J’avais une seule patrie – ici – et une seule langue – l’hébreu.

Vous avez été élevé dans l’idéal du sionisme.

E C’était le temps de l’innocence. Nous aspirions à changer le monde, à créer un homme nouveau, par le travail, par l’égalité. Je me souviens d’une inscription sur un mur :  » Vous êtes la roche sur laquelle sera bâti le temple de l’avenir.  » C’était un sionisme actif. Nous étions éduqués dans la mémoire de la victoire des Maccabées [qui, selon la tradition, ont éclairé et purifié le temple de Jérusalem], l’idée que la lumière naîtrait du travail salvateur. A l’école, on nous enseignait le socialisme et la laïcité. Je connais encore par c£ur les chants ouvriers européens et celui des déportés. [Il chante :  » O terre enfin libre, où nous allons revivre, aimer, aimerà « ] Nous étions animés par un optimisme infini. Je me souviens de mon camarade d’école, Yitzhak Rabin, qui m’aidait à préparer mes examens (sa mère, Rosa Cohen, était arrivée d’Odessa par le même bateau que mes parents). Lui, c’était déjà un petit génie… Tel-Aviv était ouverte à tous les vents du monde. Nous suivions ce qui se passait en Europe, la guerre d’Espagne, le Front populaire… 90 % des gens étaient européens – russes, polonais, allemands – dont beaucoup d’intellectuels, d’avocats, de médecins qui avaient fui après la prise du pouvoir par Hitler en 1933. Je me souviens d’un vendeur de saucisses sur la place Mugrabi, à Tel-Aviv : c’était l’un des plus grands critiques littéraires d’Allemagne.

Comment cohabitiez-vous avec les Arabes ?

E Collée à Tel-Aviv, ville jeune, moderne, révolutionnaire, il y avait Jaffa, arabe, biblique, orientale. Regardez. [Il montre une aquarelle du peintre Nahum Gutman, qui aimait Jaffa.] La beauté orientale, la sensualité, mais aussi la crainte – N’y allez pas, nous disait-on, c’est dangereux. Depuis mon plus jeune âge, j’ai connu la tension entre les deux nations. Notre héros, c’était Joseph Trumpeldor, pionnier courageux qui avait été tué en 1920 en défendant des implantations juives. La Grande Révolte arabe et les premiers massacres ont commencé le 19 avril 1936. Cela a duré trois ans. Les Arabes chantaient :  » La Palestine est notre patrie, les juifs sont nos chiens.  » Je me demandais avec une profonde tristesse pourquoi ils ne comprenaient pas que nous n’étions pas des croisés, des colonialistes venus conquérir l’Orient. Quant à nousà D’un côté, nous avions ces beaux slogans :  » la solidarité entre les peuples « . Mais de l’autreà Un jour, un Arabe sur un âne a apporté des tomates et des concombres pour nous les vendre bon marché. Deux garçons se sont approchés et ont dit qu’il fallait  » acheter hébreu  » ; ils l’ont chassé en jetant ses légumes par terre. Ma mère, voyant cela, s’est mise à pleurer longuementà Toute ma vie, j’ai été déchiré entre la pitié, l’amour de l’autre, et l’obligation d’agir, de me battre. Dans un de mes poèmes, Guerre civile, j’ai écrit :  » Une moitié de moi fusille l’autre au mur des vaincusà  » Oui, je suis une guerre civile. Car il s’agit d’abord d’une guerre en moi-même, dans l’homme lui-même.

E J’y suis resté neuf ans. Nous employions la force comme moyen politique, mais nous évitions de tuer. Lorsque en février 1946 nous avons fait sauter, avec 130 kilos de TNT, le camp britannique du mont Carmel, qui accomplissait le travail ignoble de la chasse aux immigrés juifs, nous les avions prévenus un peu avant. David Ben Gourion disait :  » Il y a trois choses pour lesquelles nous sommes prêts à mourir : la liberté d’immigration de nos frères vers notre pays, faire fleurir le désert de notre pays et la souveraineté nationale de notre peuple dans notre pays.  » C’était clair.

Vous allez en Europe pour la première fois en mai 1947, envoyé du Palmah’, afin de rapatrier les rescapés de la Shoah.

E Hongrie, Tchécoslovaquie, Autricheà C’était ma première rencontre de sabra avec mes frères inconnus, les juifs d’Europe. Ce fut le grand changement de ma vie. A Budapest, dans une synagogue, j’ai entendu un rabbin prononcer cette phrase de la Genèse :  » Je cherche le frèreà  » Tout le monde s’est mis à pleurer. Je me suis demandé :  » Gouri, qui es-tu ?  » J’ai compris que j’appartenais à un peuple assassiné, un peuple millénaire que l’on appelle  » juif « . En Israël, j’étais un Hébreu. Je me suis découvert juif. J’ai ensuite emmené des jeunes Hongrois en Tchécoslovaquie pour leur apprendre le parachutisme. C’étaient des jeunes rescapés de la Shoahà Ce n’était pas facile… Peu après, à l’hôpital Rothschild de Vienne, j’ai vu, sur des lits de bois empilés sur trois étages, des gens entassés qui criaient comme au fond d’un cauchemar, et aussi de jeunes couples qui faisaient l’amour, après des années de séparation. Le désespoir, l’épuisement, mais aussi une force insensée émanaient des déportés.

Pendant ce temps, chez vous, les événements se sont précipités. L’ONU a adopté le plan de partage de la Palestine et, le 14 mai 1948, David Ben Gourion a proclamé l’indépendance de l’Etat d’Israël. Mais les pays arabes ont aussitôt attaqué. Vous, vous revenez d’Europe, pour participer à cette autre guerreà

E J’avais quitté la Palestine avec un passeport britannique. Je revenais israélien, avec un avion rempli d’armes livrées par la Tchécoslovaquie. Tout était changé. Au moment où les rescapés de la Shoah arrivaient, la jeunesse israélienne se faisait tuer à la guerre. Pouvait-on aussi envoyer au combat les derniers enfants des familles exterminées dans les camps ? Mais, pour eux, il s’agissait d’effacer l’humiliation de la Shoah. Ils revivaient en combattants, et non plus en victimes. Israël est né à cause de la Shoah, entend-on parfois. Non : malgré la Shoah ! Que nous soyons le seul peuple au monde auquel on refuse la souveraineté, cela nous était inacceptable. Nous avions très peur, mais nous étions unis dans la conviction que nous menions une guerre juste. Les Arabes avaient rejeté la solution des Nations unies. Nous étions attaqués, il fallait nous défendre. Nous n’avions aucun doute. Aujourd’hui, certains doutent…

Vous vous retrouvez donc, les armes à la main, dans le Néguev et le Sinaï, face aux Egyptiens.

E Dans notre bataillon, il y avait beaucoup de rescapés de la Shoah – français, marocains, polonais, hongrois, roumains, russes – qui ne connaissaient pas l’hébreu. Pendant l’assaut, dans le désert du Sinaï, quelqu’un a même crié comme un fou :  » Pour Staline, et pour la patrie !  » Un vieux réflexe. Oh, ce fut cruelà J’ai écrit dans l’un de mes poèmes :  » La pitié était plus grande que moi.  » Mais il fallait défendre notre Etat. Les villages vidés, le départ des habitants ? Certains croyaient ne partir que pour quelques joursà Cette question des réfugiés nous hante toujours. Pour les Arabes, c’est notre péché originel. Nous sommes responsables. Mais ils ont aussi une part terrible dans ce drame.

L’armée israélienne était alors composée de jeunes gens inexpérimentés. Comment expliquer sa victoire ?

E Au début, de novembre 1947 à mai 1948, ce n’était qu’une armée de sans-culottes, engagée dans une bataille d’embuscades. La route de Tel-Aviv à Jérusalem était bloquée, Israël a essuyé de grosses pertes. Tout a changé quand les armes sont arrivées de Tchécoslovaquie : fusils, mitrailleuses, avions, canons de la Première Guerre mondiale. Peu à peu, l’armée s’est renforcée, nous avons développé des tactiques d’attaque de nuit très efficaces… L’armée égyptienne a été vaincue. La guerre s’est conclue, au printemps 1949, par l’institution d’une ligne d’armistice (la ligne verte). Nous aurions pu aller plus loin, jusqu’aux rives du Jourdain. Un jour, j’ai demandé à Ben Gourion :  » Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?  » Il m’a répondu que nous aurions alors été placés devant deux impossibilités : soit chasser les Arabes des territoires, ce qui aurait été dramatique, soit les garder comme citoyens, ce qui risquait de faire imploser notre jeune Etat.  » Nous avons du travail pour deux ou trois générations, a-t-il ajouté. L’histoire n’est pas terminée.  » Ce mélange de morale et de réalisme est encore d’actualité : aujourd’hui, nombre d’Israéliens préfèrent laisser des territoires aux Arabes afin de ne pas s’y trouver minoritaires.

Au fil des années, la population israélienne se gonfle des immigrés juifs qui affluent toujours d’Europe. En 1967, Israël lance une guerre préventive contre l’alliance arabe qui menace. En six jours, les armées égyptienne, jordanienne, syrienne sont écrasées.

E J’ai participé à la prise de Jérusalem, comme capitaine de réserve. Ce n’était pas comme au Sinaï. Cette fois, le front était au c£ur de la ville… A un journaliste français qui lui demandait ce qu’il ferait des juifs après sa victoire, Ahmed Choukeiry, le chef de l’OLP avant Arafat, avait répondu ceci :  » Il n’y aura plus de problème juif en Palestine après la victoire.  » Les gens étaient enragés. Au lendemain de la guerre, j’ai cru que mon rêve d’Israël se réalisait : la terre biblique, la Samarie, les oliviersà Mais, sur la route du nord, tout était vide. Il y avait des drapeaux blancs sur les toits et des gens tapis derrière les murs. Au bord du chemin, j’ai vu une jeune femme arabe tout en noir, très belle, figée, sous le choc. C’était comme si elle voulait me dire :  » Je suis ici, et je suis votre problème.  » Ce fut le retour brutal de la réalité : nos deux peuples sont liés, on ne peut pas les éloigner l’un de l’autre, mais on ne peut pas les mélangerà Dès lors, plus rien n’a été comme avant. Après la guerre des Six-Jours, le peuple israélien a perdu sa cohésion et ses certitudes. Nous sommes devenus une nation déchirée, avec des jeunes gens qui ne savent plus si les combats qu’ils doivent mener sont justes et inévitables.

La suite, que nous retracerons la semaine prochaine avec l’historien Ilan Greilsammer, est une terrible succession de conflits et de cessez-le-feu. La guerre, la trêve, et encore la guerreà C’est l’histoire de votre vie.

E Le mouvement sioniste de mon enfance voulait redonner à notre peuple une place dans l’Histoire. J’appartiens à cette génération de 1948 qui a eu la grande joie de créer un Etat – il y en a une tous les mille ans, a dit Alterman. J’ai vécu le big bang de notre nation, le passage à sa souveraineté. Et j’ai vu le pire, l’indicible, l’extermination des juifs d’Europeà Chaque jour, j’y pense. Chaque jour. Dans la préface à La Nuit, d’Elie Wiesel, François Mauriac évoque ce  » peuple qui a été sacrifié sur l’autel de la race, la plus terrible de toutes les idoles « . La Shoah n’est pas une mémoire lointaine. Elle est dans l’actualité, jusque dans les discours de ce fou qui règne à Téhéran.

[Sa femme, Alika, ouvre un album de photos. On voit Haïm Gouri bébé, puis à l’école à Tel-Aviv, adolescent au côté de Yitzhak Rabin, avec de jeunes parachutistes en Hongrie, en journaliste correspondant auprès de De Gaulle, avec Simone de Beauvoirà]

Aujourd’hui, si vous vous demandez comme autrefois :  » Qui es-tu, Gouri ? « à

E Je réponds immédiatement :  » Je suis israélien.  » Qu’est-ce que cela veut dire ? Les uns ont affirmé qu’Israël est un Etat juif, d’autres qu’il est l’Etat des juifs. Dans ce peuple bizarre, où se trouve la frontière entre le religieux et le national ? Dans mon identité est incluse mon appartenance au peuple juif millénaire, celui de l’époque biblique. Mais je suis lié à toutes les nations qui ont vécu sur cette terre, les Turcs, les Mongols, les Byzantins, les Romains et les Arabes.

Comment imaginez-vous l’avenir d’Israël ?

E Quelques mois avant l’assassinat de Yitzhak Rabin, sa s£ur Rachel m’a envoyé une lettre :  » Gouri, écrivait-elle, vous êtes aveugle ! Il y a des cris de fous autour de la maison. Des cris de haine. Où sont ses amis ?  » Elle avait compris le danger. Mais personne ne croyait cela possibleà Oui, la haine peut toujours revenir. De tous les côtésà Mais sans la force, hélas ! nous n’avons aucune possibilité de vivre dans cette région de colère qui n’a pas de pitié pour les faibles. Je crois qu’Israël est assez fort pour se défendre. Au long de ce dur chemin, nous avons aussi appris les limites de cette force. Aujourd’hui, certains, plus nombreux qu’on ne le croit, ont la volonté de trouver une solution : pas l’amour, oh non ! Ni la fraternité. Simplement vivre l’un à côté de l’autre… En Europe, on a tendance à nous juger hâtivement, sans venir ici pour comprendre, et beaucoup d’Israéliens en souffrent. Soyez plus honnêtes, plus justes avec nous. Israël, c’est si compliquéà Ne rendez pas non plus les juifs de la diaspora responsables de ce que font les Israéliens. Nous sommes seuls, nous, ici, responsables de nos actes.

Il est loin, le rêve sioniste de votre jeunesseà

E Je rêvais d’un Etat fraternel israélien et arabe… Ce n’est pas réaliste. Il nous faut nous séparer. Deux Etats pour deux nations. Parfois, je pense que cette situation ne finira jamais. Et, parfois, je me dis que les deux peuples sont plus sages qu’autrefois, que même si l’avènement au pouvoir du Hamas semble nous ramener en 1947, on renouera le dialogue… Il y a une immense fatigue des deux côtés, vous savez. Nous sommes fatigués de la mortà Mais il ne s’agit pas d’une malédiction ni d’une punition des cieux. C’est une affaire humaine, banalement humaine. Un ami arabe m’a dit un jour :  » Vous, les juifs, vous cultivez l’idée d’un avenir salvateur, où on passerait de l’obscurité à la lumière, de la guerre à la paix. Pour nous, le temps est cyclique : été, printemps, hiver, automne ; guerre, paix, amour, haineà Alors, n’attendons pas. Donnons seulement à la vie la chance d’être vécue.  » Je crois qu’il a raison : juste amoindrir la haine, donner une petite chance à la vie.

La semaine prochaine : l’historien Ilan Greilsammer

D. S.

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