Guirlandes

Jean-Pierre Verheggen : Gisella, Le Rocher (Anatolia), 87 p., et Du même auteur chez le même éditeur, Gallimard (L’Arbalète), 308 p.

Jean-Pierre Verheggen n’est pas un empereur moghol. En tant que  » travailleur de la culture  » (aujourd’hui chargé de mission à la Promotion des Lettres francophones), il manquait forcément de moyens financiers pour inscrire dans le marbre d’un Taj Mahal son chant d’amour pour Gisella, sa compagne disparue avec le soleil caniculaire d’une fin d’été 2003. Il a fait mieux en le puisant dans un pactole qui ne doit rien au butin des conquêtes ni à l’exploitation des masses laborieuses. A savoir, la richesse du c£ur conjuguée à ce qu’il pouvait offrir de plus intime et de plus sincère : sa passion d’écrivain pour les mots en gloire et en goguette, mis au service d’une mémoire qui les natte en guirlandes de tendresse. Autrefois, on appelait  » tombeaux  » les £uvres dédiées par les poètes et musiciens aux morts qui leur étaient chers et à qui ils faisaient ainsi l’hommage de leur talent. Ce livre – Gisella – est en cela un tombeau superbe, un Taj Mahal sculpté au stylet dans la chair d’une écriture cent pour cent Verheggen : ces mots fécondés par le flux poétique qui les cajole, les bouscule et les transfigure. Des mots menés calembour battant et qui nous disent, se prêtant peut-être aux alchimies rouées de l’auteur, que les jeux de langue peuvent être aussi des jeux d’amour. Pas de littérature de catafalque, en cravate et brassard noirs. Pas de voile pseudo-pudique sur les souffrances d’un corps en proie à  » l’enragé carcin ménade à carapace verdo-merdâtre « . Comment Gisella Fusani (Djiss), la belle Italienne (les nombreuses photos témoignent de cette beauté émouvante et bien latine), aurait-elle reconnu son Jean-Pierre de mari, rencontré voici près d’un demi-siècle – ils étaient à peine adolescents – dans un propos de circonstance geignard et  » bien élevé  » ?  » A chaque couple sa manière, pas vrai ? »

Cela commence par une engueulade, en forme de litanie, à la maladie, cette  » catin exponentielle  » (généralement qualifiée de longue et pénible), à l’inventaire nu de ses désastres sournois, fardés de noms grecs, et aux odieux symptômes de la cachexie :  » Cette impression, mon amour, qu’on te vidait à la petite cuiller à panade !  » Après la colère, la célébration. Celle des moments vécus ensemble que la mémoire rameute en vrac, confortée par l’album de photos. Certaines glanées de par le monde, au gré de  » rencontres littéraires ou socio-cul le plus souvent barbantes « . Voici Gisella, déjà condamnée, montant un dromadaire à Louxor ( » Faites place à la princesse Hatshepsout Fusani ! « ) ou au sein de sa famille dans son village natal de Sorgnano di Carrara. Célébration aussi des amours adolescentes ( » Ah lapins, lapins et demi que nous étions ! « ) de Gisella résumant en elle tout le charme des grandes actrices italiennes ou dévoilant sa  » bonté intérieure  » dans la préparation des pâtes et du sugo. Un songe, aussi : celui d’une évasion splendide de la chambre d’hôpital et d’une fuite à dos d’éléphant pour gagner ensemble  » la Grande Carabagne où le poète et explorateur local Henri Michaux situe les tribus guérisseuses « . Les rêves sont ce qu’ils sont. Au bout du long poème de marcheur tendre et furieux, il y a le vide absurde de la mort qui remplit et déborde la mémoire. Ce vide qui n’est pas sans rappeler à certains égards celui de l’humour selon Lichtenberg, ce couteau sans lame dont on a perdu le manche.

L’humour. On en retrouve la grandeur et la légitimité dans une autre guirlande : la dédicace des  » nouvelles zuteries  » de Verheggen intitulées : Du même auteur chez le même éditeur :  » A Dgiss’, ces quelques vers dont un dernier je t’aime pour la route « . Vers très libres – évidemment – où le zuteur mêle sa gaie façon de dire au gai savoir de tout. Avec, en guise d’introduction, une gaillarde  » intromission  » ( » On dirait le Doigt de Givet dans le cul de Waulsort « ). Et la poésie dans tout cela ? Déclinée dans tous ses états, ses caprices et ses épiphanies. Engrossée par ce délire verbal d’une prodigieuse inventivité où, au passage, Verheggen s’offre la coquetterie et l’immense plaisir de déguiser en saltimbanques ses sentiments, ses humeurs et ses intimes convictions. En passant par Tintin, Scutenaire, Madame Bovary ou Monsieur Seguin. Par un bestiaire qui convoque sans ménagements – comme l’amitié malmène -, entre autres ombres, celles de Valéry, de Mallarmé ou de La Fontaine. Par d' » intéressantes rencontres linguistiques au sommet  » où la poésie fait un pas de conduite – en état d’ivresse – à Duras, Tardieu ou Jarry, à Thomas Gunzig ou André Balthazar et quelques autres. Et, en fin de parcours (forcément), cette avalanche de texticules, regroupés sous des intitulés malins, conduit à la rencontre avec  » Madame Morta « , encore elle, à qui l’auteur promet, avec un sens certain de l’image, le vigoureux traitement qui valut sa célébrité à Sodome. Au passage : quelques clés de son art poétique :  » On l’aura compris : c’est l’oreille qui écrit et l’encre qui écoute « ,  » On va où la chance de la langue nous porte et nous conduit  » ou encore  » Toute vraie langue est de contrebande !  » Auquel cas Jean-Pierre Verheggen n’aurait pas volé le diplôme de président d’honneur de l’indispensable association de bienfaisance littéraire  » Smokkeleer sans frontière « .

Ghislain Cotton

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content