Guerres et brouillards

Il faudra beaucoup de temps pour mesurer toutes les conséquences de cette guerre, que l’on ne peut résumer à la victoire facile du gratin militaire occidental contre les armées en guenilles d’un pays sous-développé. Que deviendra l’Irak d’après Saddam Hussein ? Comment le Moyen-Orient réagira-t-il à la volonté américaine de le remodeler de manière fondamentale ? La Turquie échappera-t-elle aux turbulences créées dans son voisinage ? Les Etats-Unis feront-ils l’économie de nouvelles attaques terroristes alors que leur image tombe au plus bas dans le monde arabo- musulman ? La Maison-Blanche sera-t-elle durablement guidée par un groupe d’idéologues fanatiques, qui prétendent penser avec l’aide de Dieu, agir au nom de la  » morale  » et guerroyer pour le Bien contre le Mal ? Le droit international et les efforts collectifs de règlement des conflits appartiennent-ils au passé, désormais balayés par la primauté de la seule force dans les relations internationales ? L’Europe avancée (France, Allemagne, Belgique…) peut-elle aider l’Union à se ressaisir après que la Grande-Bretagne a tourné le dos à ses partenaires, Tony Blair préférant se mettre à la remorque de George Bush ? Autrement dit, y aura-t-il une alternative réfléchie à la vision américaine du monde, cette conception impériale qui prétend s’imposer à tous pour des raisons parfois bien éloignées de l’intérêt général, sous peine d’être accusé de trahison et avec la menace d’en  » payer  » les conséquences ?

Ces questions, souvent fondamentales, préfigurent la trame de l’actualité internationale au cours des prochaines années. Le Vif/L’Express les évoque, avec bien d’autres, depuis qu’il lui est apparu que les Etats-Unis manquaient peut-être un peu de lucidité, d’imagination et de sagesse dans les réponses qu’ils tentaient d’apporter aux attentats du 11 septembre 2001. Parce que ces questions portent sur le moyen et le long terme, il serait vain et immodeste de jouer dès maintenant les Cassandre. L’actualité immédiate autorise, en revanche, quelques observations.

L’Irak change de jour en jour. Les manifestations de joie qui ont salué le déboulonnage du dictateur et de ses effigies ont vite cédé la place au chaos laissé par l’effondrement de l’appareil étatique. Pillages, mises à sac et incendies ont abîmé l’image de ces libérateurs qui gardaient jalousement le ministère du Pétrole mais abandonnaient hôpitaux, bibliothèques et musées à la sauvagerie des vandales. C’est vrai, les soldats anglo-saxons n’étaient pas assez nombreux pour s’occuper de tout. On peut dès lors se réjouir qu’en de nombreux endroits la police irakienne, vite rétablie de la chute du dictateur, se soit remise au travail et patrouille conjointement avec les forces anglo-américaines.

En contrepoint avec cette apparente fraternité d’armes, on est frappé de constater à quel point la population, dans sa grande majorité, paraît réticente à l’occupation, quand elle ne s’y montre pas, déjà, franchement hostile. Alors que Washington et Londres espéraient une liesse prolongée, riche d’images à montrer aux contribuables, c’est une population désenchantée qui commence, ces jours-ci, à demander à ses libérateurs de partir au plus vite. Et de laisser les Irakiens gouverner l’Irak. Oui, mais quels Irakiens, et pour quel pouvoir ? Toute respectable qu’elle soit, l’aspiration populaire à recouvrer rapidement l’indépendance nationale laisse sans réponse cette question que les coalisés eux-mêmes semblent avoir négligée avant de tirer leurs premiers missiles. Cette semaine, la première tentative de discuter de l’organisation du pouvoir intérimaire, lors d’une réunion avec quelques dizaines d’Irakiens sous la présidence du général américain Jay Garner, semble en tout cas s’être soldée par un fiasco. Dans ce domaine comme dans d’autres, la coalition semble avoir concentré son savoir-faire sur la préparation de la guerre elle-même, laissant l’après-guerre aux aléas de la chance. Comme si l’optimisme suffisait à gommer toutes les difficultés, pourtant annoncées, d’une entreprise aussi aventureuse. A tout le moins espérions-nous, la semaine dernière, que les difficultés prévisibles de l’occupation en Irak dissuaderaient les Etats-Unis d’ouvrir d’autres fronts dans la région. Aurions-nous péché par excès d’optimisme ?

La Syrie est tombée, depuis lors, dans le collimateur américain. Washington reproche à Damas de détenir des armes de destruction massive, d’héberger une partie de l’arsenal irakien, d’abriter des terroristes et d’avoir accordé l’asile à des dignitaires baasistes fuyant Bagdad. Certes, le chef de la diplomatie américaine assure qu’aucune opération militaire n’est envisagée, pour le moment, contre le régime de Damas. Rassure-t-il pour autant ? On ne peut manquer d’observer que les accusations américaines, répétées tout au long de cette semaine, ressemblent à s’y méprendre à celles que Washington a martelées contre Saddam Hussein pendant les quinze mois qui ont précédé l’invasion de l’Irak.

Et revoici le Proche-Orient, un instant relégué au second plan par le fracas des combats en Mésopotamie. Israël, dont les intérêts ne sont pas étrangers à la volonté américaine de  » remodeler  » la région, souhaitait ardemment l’éviction de Saddam Hussein. La chose acquise, Jérusalem applaudit sans retenue. Pour que la fête soit complète, un autre scalp manque cependant au tableau : celui du président syrien Bachar el-Assad, considéré comme l’une des dernières épines dans l’arrière-cour de l’Etat hébreu. Et si l’on profitait de la présence des troupes américaines dans la région pour faire  » d’une pierre, deux coups  » ? Voire un troisième, en débarrassant l’Iran de ses derniers mollahs ? Non, ceci n’est que de la politique-fiction. J’en demande pardon : bien sûr, la raison l’emportera. D’ailleurs, des rêves aussi fous ne pourraient traverser que des esprits hantés par le Mal.

jacques gevers

Le monde ne peut être régi par une vision impériale qui s’imposerait à tous, alors qu’elle ne correspond pas forcément à l’intérêt général

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