Grand méchant Lou

En 1973, Lou Reed sortait Berlin, album au rock violent et sombre. En 2006, il le joua sur scène pour la première fois, filmé par Julian Schnabel. L’ex-leader du Velvet Underground revient sur cette aventure mythique.

Lou Reed est au téléphone, dans une voiture, roulant dans les rues de New York.  » Si vous ne m’entendez plus, c’est que je passe sous un tunnel « , annonce-t-il d’une voix qui semble venir d’outre-tombe. L’ex-leader du Velvet Underground, le méchant  » Lou « , n’a pas changé d’un poil. A 66 ans, le maître du rock sombre est toujours aussi bougon. Au Vif/ L’Express il raconte l’histoire de Berlin, son chef-d’£uvre maudit, paru en 1973. Il ne l’avait jamais joué sur scène, jusqu’à ce que Julian Schnabel l’en persuade. Cela s’est passé en décembre 2006. Schnabel en a fait un film.

Comment est né Berlin ?

Je venais de sortir Transformer [1972], produit par David Bowie : un succès amplifié par le seul tube de ma carrière, Walk on the Wild Side. Mais je voulais nourrir ma musique d’ambitions plus littéraires. J’ai toujours pensé qu’il fallait considérer un disque comme un roman ou un film : une £uvre cohérente, faite pour être écoutée dans un ordre précis. C’est ainsi que j’ai composé Berlin. Il s’agissait d’un opéra rock trash se déroulant à Berlin, dans un univers effrayant. J’étais un amateur de Brecht, de l’expressionnisme allemand, et fasciné par la force symbolique du Mur, métaphore de la séparation et de la schizophrénie. Jusque-là, le rock’n’roll était une musique parlant de filles et de bagnoles. Je voulais un disque urbain et violent, imaginer comment aurait fait Baudelaire s’il avait écrit du rock.

Que racontent les dix chansons ?

La descente aux enfers de deux amants. Le disque démarre par des souvenirs de Jim, se remémorant un moment heureux avec Caroline. On entend le brouhaha d’une fête d’anniversaire, avec une orchestration de taverne berlinoise à la Kurt Weill. Puis je chuchote un poème sur une mélodie jazzy. Très vite, on passe à la déchéance de ce couple de junkies en perdition. Ils s’aiment, ils se mentent. Il la bat, elle s’enfonce dans la drogue. Lorsqu’elle se tranche les veines, Jim regarde la scène d’un £il cynique et amusé. Le tout enrobé d’une musique minimaliste, dissonante et bruyante.

Ce cabaret dantesque est-il inspiré de votre parcours ?

Je suis un survivant de l’héroïne, de Warhol, d’une vie sexuelle sans limites. Mais je déteste ceux qui lient le destin de Jim et Caroline à mon histoire sentimentale avec Nico ou à la tentative de suicide de ma femme [Bettye Kronstadt, en 1973]. Ce disque est une projection de mon imagination, même si je me suis glissé dans la peau des personnages.

A sa parution, Berlin fut un échec. Trente-quatre ans plus tard, il est au panthéon des albums de rock. En 2006, vous l’avez joué en concert pour la première fois. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

J’avais été blessé par les critiques. Ils n’avaient pas compris qu’avec cet album le rock, confronté aux déviances et à la désillusion, avait perdu son sourire adolescent. Warhol m’avait encouragé à jouer Berlin sur scène, pour le filmer. Depuis, d’autres sont revenus à la charge, comme mes amis Julian Schnabel et Bob Ezrin. Ils ont fini par me persuader. A mes côtés, j’ai voulu des musiciens qui avaient enregistré avec moi en 1973, tel le guitariste Steve Hunter, et de nouvelles rencontres, comme le chanteur Antony [leader du groupe The Johnsons] et sa voix d’ange.

Berlin, de Julian Schnabel. En salles le 30 avril.

Propos recueillis par Paola Genone

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