George Steiner : Requiem pour la culture

Le grand critique, qui publie un essai testamentaire sur les livres qu’il n’a pas écrits, éclaire de son érudition notre inquiétante modernité.

En 1998, George Steiner avait fait le récit de son parcours intellectuel dans Errata. Aujourd’hui, âgé de 78 ans, il propose un nouvel ouvrage aux accents testamentaires. Un livre  » crépusculaire, mais joyeux « , prévient-il avant le début de l’entretien. Avec raison. Dans Les Livres que je n’ai pas écrits, il décrit par le menu ses projets inachevés. Une recette pour le moins savoureuse, prétexte à une balade à travers les cultures et les siècles, dont le but serait de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les confessions succèdent aux paradoxes, les citations fusent avec une aisance jubilatoire. Le Pr Steiner est en forme et prend plaisir à amuser son lecteur tout en l’instruisant. Une digression paillarde sur ce qu’il appelle la numérologie de l’éros (celle du  » 69 « ) sert de préliminaire à une réflexion originale au sujet de la dynamique linguistique de la sexualité. Une déclaration d’amour à son chien permet à l’auteur de s’interroger quant à la place de l’homme dans la création. On le voit, avec ce nouveau livre, Steiner a choisi de cultiver l’ironie. Notamment envers lui-même.

En évoquant ainsi ses entreprises inabouties, il ne cache pas ses propres limites.  » Bâtie sur de solides abstractions et d’opaques généralisations « , comme l’avait relevé Nabokov à propos de l’un de ses articles, son £uvre, riche d’une trentaine de titres inégaux, se résume finalement à deux ouvrages fondamentaux, La Culture contre l’homme (1971) et Après Babel (1975). Critique, philosophe et philologue, Steiner fut d’abord un génial  » maître à lire « , devenu par la suite le maître à penser d’une société privée de repères. L’ancien prof de Cambridge tente, pour Le Vif/L’Express, de dire le nouveau monde tel qu’il le voit et, sans doute, tel qu’il est.

La révolution Internet

 » Hegel a dit que « toute technique est une métaphysique » : comme il a raison ! Avec l’électronique et l’informatique émerge en effet une civilisation inédite. Cette révolution, qui a donné naissance à la diffusion planétaire de l’information, à l’intelligence artificielle et aux moyens théoriquement illimités des banques de données, est d’une portée incalculable. Elle verra très probablement la disparition d’une certaine auctoritas, mot latin signifiant la garantie de la chose écrite. Des collectivités de sensibilités, bâties sur l’éphémère, remplaceront l’ancienne autorité des savoirs. Ce qu’Eluard a appelé « le dur désir de durer », et qui a été la clef de toute ma vie, disparaîtra par la même occasion, alors que l’on verra triompher l’anonymat. Des valeurs qui existaient depuis les Grecs vont s’éteindre, ou plutôt s’inverser. Est-ce si grave ? Nul ne nous a promis un contrat avec l’éternité classique.  »

L’art est-il mort ?

 » Valéry, en 1919, voyait déjà le déclin de l’Europe et de sa culture. Peut-être sommes-nous effectivement à la fin de cette ère métaphysique transcendantale, qui a permis à la « haute culture » de s’épanouir. Déjà, les grands maîtres du début du xxe siècle ont en quelque sorte résumé le passé. Pour écrire, Joyce recrute Homère, et Picasso a, dans son £uvre, convoqué toute l’histoire de l’art, de la peinture rupestre à Manet. Est-ce une conclusion ? Le dernier catalogue avant la fermeture du musée ou l’annonce d’un renouveau ? « 

L’Europe et l’Amérique

 » L’Amérique domine, car elle est comme un tapis roulant : elle avance et regarde uniquement devant, vers l’avenir. L’Europe, qui vit avec une histoire marquée à chaque coin de rue, souffre de problèmes d’identité. Mais ce n’est certainement pas en se diluant dans l’américanisme qu’elle assurera son avenir, car il est impossible de retrouver qui l’on est sans essayer de comprendre d’où l’on vient. De 1914 à 1945, l’Europe a connu la guerre civile. Ce passé terrifiant semble plus présent que jamais, obsédant même. Comment expliquer autrement le succès de ce livre très étrange, Les Bienveillantes ? Peut-être, pour la première fois de son histoire, L’Europe tente-t-elle de vivre honnêtement avec ses fantômes.  »

L’avenir est-il en Chine ?

 » La Chine est-elle, elle aussi, en train de s’américaniser ? Le déclin du confucianisme tendrait à le prouver. Mais rien n’est moins sûr. La peur séculaire de la vie privée y est toujours très présente. En outre, la Chine doit trouver des équilibres impossibles – entre l’agriculture et l’industrie, entre le libéralisme économique et le despotisme policier… Selon moi, l’avenir appartient à l’Inde, qui a aussi ses problèmes, mais qui va nous surprendre. Les étudiants les plus créatifs que je vois à Cambridge sont souvent indiens. Au Mexique souffle également le vent de l’espoir. Les jeunes y ont un enthousiasme devant les possibilités de la vie que l’on trouve rarement en Europe, sauf à Dublin ou à Barcelone. « 

L’urbanisme et la beauté

 » Face aux villes tentaculaires qui continuent de croître de manière exponentielle, on peut craindre la multiplication des ghettos pour privilégiés. La question de l’urbanisme est désormais au c£ur de nos préoccupations sociales, juridiques, écologiques… C’est pour cela que chacun doit apprendre à réfléchir à ses enjeux : qu’est-ce que cela veut dire de construire un HLM aujourd’hui ? De grands architectes travaillent de nos jours, mais la qualité moyenne des bâtiments modernes est d’une misère sans fin. Nous bâtissons des taudis, des ghettos de la laideur. C’est comme si on avait peur devant l’aspect socialement et économiquement élitiste de la beauté. La beauté ne devrait pas être un luxe. « 

La nature et les hommes

 » Depuis la révolution industrielle, l’homme a mené de vastes destructions de la nature. Le despotisme de l’argent du grand capitalisme ou celui du communisme d’Etat a encore amplifié ce phénomène au xxe siècle. Avons-nous oublié que nous sommes des invités de la Terre ? Y aura-t-il toujours une place pour des espaces vierges ? Allons-nous vivre dans une grande réserve ? Heureusement, les nouvelles attitudes envers la vie animale, comme les nouvelles valorisations des droits de l’enfant, font partie des rares gains moraux de la modernité. « 

Une conclusion

 » Face à notre difficulté à redéfinir les valeurs, on peut hurler de frustration ou bien se dire, au contraire, que toutes nos questions insolubles sont justement la grande aventure de la vie. Le destin ne nous a pas promis un monde juste, de bonté, de tolérance, mais un monde… intéressant. Tous les matins, cette promesse est tenue. « 

Les Livres que je n’ai pas écrits, par George Steiner. Trad. de l’anglais par Marianne Groulez. Gallimard, 290 p.

Bertrand Dermoncourt

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