« Gaz! Gaz! Gaz! »

Aux reporters qui partent en territoire ennemi, l’Armée apprend à se prémunir des attaques « NBC »: nucléaires, bactériologiques et chimiques. Une formation sérieuse, pour des journalistes un peu « bidasses en folie »

Ca, c’est du matos! Même s’il n’arrête pas les vapeurs de mercure, d’hydrazine, de C02, d’acétylène, de butane, de méthane ou de radon, le « Belgian Engicom Mask 4 General Purpose », avec sa vision panoramique et la possibilité qu’il offre, au soldat miro, de garder sur le nez ses verres de lunettes, remplit à merveille ses missions: protéger son porteur contre les particules de poussière et les émanations létales. En outre, il permet de boire à la paille, en hâte. « Notez que si vous l’avez justement sur le crâne, c’est qu’il y a une menace d’attaque, avertit l’adjudant Cloquet. La question à se poser est donc : est-ce que j’ai vraiment soif? »…

Dociles, goguenards ou suffisants, assis dans une salle de cours de l’Ecole du génie à Jambes, une douzaine de journalistes écoutent attentivement l’instructeur. Certains devraient partir bientôt pour Bagdad. D’autres sont là « au cas où ». Tous veulent apprendre les gestes qui sauvent, s’ils étaient amenés à aiguiser leur plume ou à tendre leur micro dans des pays « à risque ». Voilà plusieurs années que la Défense organise ces formations censées sensibiliser les envoyés spéciauxaux dangers des mines, des bombes, des aérosols ou des virus. Cette fois, à la demande de la presse et « vu sa probable prochaine destination, explique le lieutenant colonel Daniel Doumont, nous avons mis l’accent sur la guerre chimique ».

Ils portent le doux nom de sarin, de soman, d’ypérite, de léwisite, d’adamsite ou de phosgène. Parfois, pour tuer, il leur suffit de quelques secondes (c’est le cas de l’acide cyanhydrique, le Zyklon B) ou d’une quantité infime (une tête d’épingle, pour le VX). Certains de ces composés sentent pourtant le foin coupé, l’amande douce ou le géranium. « Mais comme on n’arrête pas le progrès, beaucoup de produits sont désormais incolores et inodores. Et, de toute façon, si vous détectez une odeur, il est souvent déjà trop tard… » Sûr de son effet, l’adjudant Cloquet a sorti pour l’auditoire la vaste gamme des « bottes de Nevers »militaires: toute une série d’appareils automatiques miniatures, qui donnent en un temps record, et sur écran digital, la composition chimique de l’air ambiant. Regard consterné des journalistes, dont aucune rédaction ne possède ces outils technologiques. Déçue, une reporter du Journal Télévisé retourne en tout sens le kit que la RTBF prévoit pour ses correspondants de guerre. A côté d’un masque à gaz, des cartouches filtrantes, d’une combinaison en plastique et de médicaments, figurent, certes, des échantillons de papier de détection trivalent – des bandelettes de kraft qui indiquent, par réactions colorées, la présence de toxiques chimiques liquides. Le bon usage veut que le combattant qui vient de se faire arroser par une pluie suspecte plaque quelques centimètres carrés de cet autocollant sur son épaule, son godillot et sa jeep. Puis observe si le papier change de teinte, un peu à la manière des tests d’urine… « Tiens, mais votre pochette ne contient qu’un seul feuillet découpé en petits morceaux! s’étonne l’adjudant. Nos hommes, eux, emportent tout un carnet ! » Ricanements dans la salle…

Cela ne dispense personne d’apprendre, sur le terrain, à utiliser correctement ses sens. « Le papier ne réagit qu’aux liquides, poursuit le militaire. Pour les vapeurs, ainsi que les attaques biologiques qui n’offrent, pour l’instant, aucun moyen de détection fiable, vous serez attentifs aux indices de danger. »Un silence inquiétant? Des oiseaux qui tombent du ciel comme des mouches ? Un paysan qui s’affale sur sa bêche? Des rongeurs crevés en nombre? Un nuage bizarre? Ca sent le roussi. Il est grand temps de sortir son masque. « L’idéal, suggère le gradé, c’est de l’enfiler trente secondes avant l’attaque. Mais bon, on n’est pas non plus Harry Potter… » Après l’alerte, il faudra aussi penser à décontaminer son matériel. « Un Kärcher, c’est super. Mais je doute que vous en trouviez en Irak », soupire Cloquet. Ensuite, ne pas oublier de changer de vêtements. Les souillés? Les faire bouillir, puis les sécher au soleil. « Ou désinfectez-les à l’alcool… si vous n’avez pas tout bu! Ah ah!… » Peu sensible à l’humour troupier, un futur envoyé spécial suggère qu’il vaudrait peut-être mieux les brûler. « C’est ça, c’est ça, rétorque le militaire. Et après, vous serez tout nu pour votre reportage. »

Place aux travaux pratiques. Au mur du local d’entraînement, une dia, sur fond de coucher de soleil (!), renforce le leitmotiv: « Votre vie, un jour, pourrait dépendre de ce que vous apprenez ici aujourd’hui. » Après un premier exercice (facile) intitulé « Comment mettre son pantalon », le sergent Fontaine attend les bleus au tournant. Lorsqu’un avion lâche son liquide fatal, la première gouttelette empoisonnée frappe le sol après six à dix secondes. Une recrue « drillée » met, elle, entre neuf et quinze secondes pour revêtir son masque à gaz. A condition qu’elle n’ait ni barbe ni tignasse… Au signal « Gaz! Gaz! Gaz! », lancé par un militaire un rien taquin, on entend surtout les apprentis soldats jurer. Au bilan, les masques sont mal ajustés, et de longues mèches de cheveux pendouillent lamentablement entre les lanières de caoutchouc. Les journalistes ressemblent à de gros insectes kaki hébétés.  » Si votre papier a viré au rouge, c’est qu’il s’agit d’un agent vésicant persistant. Si vous ne décontaminez pas la peau atteinte immédiatement, c’est bonjour Saint-Pierre! » Un reporter de la presse écrite, qui n’a pas tout bien saisi, se fait vite rabrouer. « Faut pas trop se poser de questions! Faut agir, mon garçon! C’est tout! » Dehors, sur l’herbe gelée, il devra se poudrer le visage avec une moufle remplie de « terre à foulon », sorte de farine-buvard qui absorbe les toxiques liquides sans les neutraliser…

« Tout ce qui coule, coule, tout ce qui se contracte, se contracte.  » La formule, franchement pléonastique, résume de façon bienséante les effets d’une attaque aux agents neurotoxiques.Parce qu’ils perturbent le système nerveux central, ces produits font d’abord pleurer, saliver, saigner du nez. L’urine et les matière fécales se répandent involontairement. Puis surviennent des convulsions, et la mort, par arrêt cardiaque. Ce vilain diagnostique doit inciter le soldat qui en est témoin à s’injecter au plus vite une solution d’atropine et de toxogonine, contenue dans des seringues (appelées Combopen) qu’il emporte partout avec lui. « Jadis, on recommandait de viser la zone proche de l’aine. A présent, on « n’y va plus », explique le sergent Fontaine, à cause de l’artère fémorale et des bijoux de famille… Faut donc piquer dans la cuisse, derrière, dans le gras du muscle. Allez-y. » Un caméraman, qui mime avec beaucoup de talent les premiers symptômes d’une agonie au VX, se fiche l’antidote dans le… bras, avant de se relever illico, taraudé par un souci éthique: « Chef, si mon compagnon a perdu ses Combopen, est-ce que je dois lui donner les miens? » « Vous jugerez en votre âme et conscience », se contente de répondre le sergent.

Pas même une petite pause. Aux ordres (troublants) de l’adjudant Patrick Pirot (« Tous à la chambre à gaz! « ), la troupe s’ébranle vers un bunker. Là, quand deux ampoules de bromure de benzène exploseront, les journalistes plongeront sur leurs masques à gaz et l’enfileront comme l’éclair (pas tous). Puis, pour prouver l’efficacité du matériel, ils se plieront à quelques génuflexions. Inutile de l’écrire: ils sortent lessivés de l’apprentissage. Et pas entièrement convaincus. C’est une chose d’endosser ce barda, ligoté dans une tenue lourde et chaude avec, aux pieds, des couvre-bottes en plastique qui font « flotch-flotch » à chaque pas. C’en est une autre de trimballer, en plus, les attributs habituels du reporter, pour courir derrière les interviews. « Un bic et un bloc-notes, passe encore, soupire un preneur de son. Mais comment fait-on avec un GSM, un PC portable, une perche et une caméra? »

Valérie Colin

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