Garder la bonne voix

Sa voix, on n’y pense presque jamais. Ou seulement quand elle pose un sérieux problème. Communiquer, c’est tellement naturel ! Du coup, nous ignorons souvent comment préserver ce qui fait de nous des (beaux) parleurs ou de bons chanteurs

(1) Il s’agit du centre d’audiophonologie des cliniques universitaires Saint-Luc (02 764 32 67), de l’hôpital Erasme (02 555 46 32), de la clinique André Renard (04 248 73 88), des cliniques universitaires Saint-Luc de Mont-Godinne (081 42 37 01), du centre de logopédie Dialogos (063 23 65 65), du centre hospitalier universitaire du Sart Tilman (04 366 72 69).

Elle peut vous glacer. Vous agacer. Vibrer. Se casser. Vous apporter gloire et fortune. Vous trahir. Elle dit vos peurs, vos joies, vos angoisses. Murmure vos secrets. Démasque votre tendresse, crie votre détresse. Hurle vos malheurs. Et aussi vos bonheurs. Elle est chaude ou piquante. Elle peut monter ou bien descendre. Tonner puis étonner.  » Le bébé babille et il s’amuse du son qu’il produit « , rappelle le Dr Patricia Simon, résidente en ORL à la consultation de phoniatrie de l’hôpital Erasme (Bruxelles). Bizarrement, ensuite, c’est comme si cet étonnement disparaissait : nous produisons des sons naturellement, sans guère plus penser à notre voix et à l’extraordinaire combinaison d’organes qui s’allient… pour que la parole soit.

On l’étudie rarement à l’école et, pour le grand public, l’anatomie de la voix garde souvent ses mystères. Au hasard : où se trouvent nos cordes vocales ? (Elles se situent derrière notre pomme d’Adam.) En avons-nous 2, 4 ou 6 ? (Deux.) Etes-vous certain qu’elles sont placées verticalement ? (Elles sont horizontales.) Pour que l’on s’intéresse enfin à la voix et que l’on cesse de négliger les pathologies qui peuvent la toucher, divers centres hospitaliers spécialisés participeront, pour la première fois, le 16 avril prochain, à la Journée mondiale de la voix (1). Gratuitement, ils proposeront, sur rendez-vous, un diagnostic des maladies vocales. Comme le souligne le Pr Marc Remacle, ORL, en charge de la phoniatrie à l’UCL, cette journée sera, aussi, l’occasion de rappeler que l’on peut, assez facilement, prévenir durablement les troubles de cet organe.

Cela va peut-être vous laisser sans voix mais, pour émettre un son, les cordes vocales, à elles seules, sont loin de suffire. Le larynx est essentiel à cette production. L’anatomie vocale ne se limite pourtant pas à cet organe :  » Le mécanisme vocal englobe la musculature abdominale et dorsale, la cage thoracique, les poumons, le pharynx, la cavité orale et le nez, détaille dans sa thèse de doctorat Dominique Morsomme, logopède au Centre d’audiophonologie des cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles). Les positions et les mouvements corporels peuvent même être responsables d’un dysfonctionnement vocal.  »

Une voix, cela se préserve. Et cela se soigne, aussi. Encore faudrait-il que nous prenions conscience de l’importance de cet organe. Les troubles de la voix seraient l’un des symptômes le moins rapidement identifiés par les patients.  » En consultation, nous recevons essentiellement des personnes qui ont besoin de leur voix pour travailler : du personnel d’accueil, des avocats, des chanteurs et, surtout, des enseignants, détaille le Dr Patricia Simon. Des patients âgés viennent aussi parce que leur entourage leur a fait remarquer qu’on ne les comprenait pas bien ou qu’ils devaient s’exprimer plus fort : pour bien parler, ou bien chanter (car nous savons tous chanter ôjuste »), un bon contrôle auditif de sa propre voix s’avère essentiel… Enfin, certaines pathologies postopératoires (comme des postneurochirurgies, des postchirurgies vasculaires du cou, des postchirurgies thyroïdiennes, qui peuvent léser certains nerfs moteurs du larynx) nécessitent également des visites chez le spécialiste.  » De manière générale, on considère que tout changement de la voix persistant de quinze jours à un mois devrait susciter une mise au point médicale. Surtout chez les fumeurs…

Tout petit, déjà…

Lorsque l’on consulte un spécialiste, ce dernier cherche d’abord à comprendre ce qui, tout à coup, a perturbé l’histoire de notre voix. Manque-t-elle soudain de force ? Le patient a-t-il l’impression de perdre sa voix ou de s’étrangler en parlant ? La dégradation est-elle intervenue après des infections à répétition des voies aériennes ? La personne souffre-t-elle d’un reflux gastro- £sophagien, de problèmes allergiques ou respiratoires ?

Dès l’âge de 5 ou 6 ans, certains enfants présentent une voix rauque ou cassée : ils ont trop crié, à la récréation ou ailleurs.  » En général, les pathologies des adultes sont tout aussi bénignes et dues à une mauvaise utilisation de leur voix, ce qui conduit au ômalmenage » puis au surmenage des cordes « , explique le Pr Remacle. En clair, l’institutrice qui s’esquinte la voix pour obtenir le calme dans une pièce mal sonorisée, l’avocat qui gronde dans le prétoire ou le maraîcher qui nous interpelle au marché feraient mieux de s’abstenir…

En effet, à force de maltraiter sa voix, c’est-à-dire d’utiliser de manière inadéquate sa musculature vocale, les lésions typiques du  » malmenage  » chronique risquent de s’installer, avec la gêne, l’irritation ou la douleur qui en découlent. Des nodules risquent d’apparaître (il s’agit de gonflements situés sur chaque corde) ou des polypes (les lésions typiques des voix dites de commandement, comme celles des profs de gym). Enfin, un phénomène inflammatoire peut également favoriser la survenue de kystes.

Plus rarement, les spécialistes détectent aussi des paralysies des cordes vocales ou de petites malformations congénitales ou, à une fréquence moindre, des maladies d’origine virale. Les problèmes induits par le tabac ne sont pas les plus courants.  » Mais ils sont ceux que l’on redoute le plus « , confirment le Pr Remacle et le Dr Simon. Parfois, il s’agit  » seulement  » d’£dèmes sur les cordes, dus à l’inévitable irritation causée par le tabac.  » La chirurgie parvient à y remédier temporairement. Seul l’abandon du tabac, associé à une rééducation logopédique, supprime durablement ces pathologies « , précise le Dr Patrica Simon. Par ailleurs, 5 % des cancers concernent le larynx, ce qui représente de 500 à 600 cas par an : les fumeurs sont concernés à 95 %. Ceux qui subissent un tabagisme passif, également.

Pris dès son apparition ou presque, ce cancer a un excellent pronostic de guérison. Seulement voilà : en Belgique, le délai moyen entre l’apparition de la maladie et la pose du diagnostic s’élève à cinq mois (pour une moyenne de quatre en Europe). Les spécialistes répètent donc, à s’en casser la voix, qu’un dépistage plus précoce, mené dès qu’une modification de la voix dure plus de quinze jours, sauverait de nombreuses vies…

En réalité, les spécialistes ignorent pour quelles raisons les troubles qui affectent notre voix ne nous émeuvent pas davantage lorsqu’ils demeurent persistants.  » Les examens de contrôle ne sont pas douloureux, plaide le Pr Remacle. A la série de questions posées par le médecin s’ajoute une vidéostroboscopie, qui permet d’examiner les cordes vocales grâce à un petit tube en plastique introduit soit par la gorge, soit par le nez, sans que ce geste soit particulièrement agressif. S’il s’avère nécessaire à la pose du diagnostic, un bilan de la voix est ensuite effectué par un logopède  » ( lire en p. 38).

Normal, ou pas ?

Lorsque le problème est dû à un  » malmenage  » ou à un surmenage vocal û et c’est, rappelons-le, la grande majorité des cas û, trois thérapies sont possibles, parfois de front : la logopédie, un traitement médical (par exemple, pour soulager une irritation des cordes due à un reflux gastro-£sophagien) ou chirurgical (on enlève les kystes ou les polypes).  » Pour un médecin, une voix normale, c’est une voix sans bruit : sa vibration est régulière, elle n’a aucune raucité et ne traduit aucun problème de souffle. Le grand public peut, lui, apprécier une voix alors que, pour les spécialistes, elle ne sera pas considérée comme ônormale ». C’est le cas, par exemple, pour Adamo, Joe Cocker, Garou ou Carla Bruni « , souligne le Pr Remacle.

L’expérience apprend aussi aux médecins que si le patient ne présente aucune pathologie dangereuse et est satisfait de sa voix actuelle, mieux vaut en tenir compte : une rééducation de logopédie, c’est-à-dire l’apprentissage destiné à changer le geste vocal, exige une motivation certaine. A défaut, autant ne pas la commencer. De même, les spécialistes de la voix savent pertinemment qu’un certain nombre de problèmes qu’ils rencontrent sont aussi l’expression du mal-être de leurs patients. Et qu’une réponse purement  » technique  » ne suffit pas.

 » A l’adolescence, le larynx se développe et les jeunes doivent adapter leur souffle par rapport à ce nouveau volume : c’est la mue, qui touche aussi les filles, même si cela s’entend moins chez elles. Certains jeunes ne parviennent pas à réaliser cette transformation : ils gardent leur voix d’enfant « , souligne le Pr Remacle. Pour corriger cette  » mue faussée « , on conseille de consulter un spécialiste de la voix dès que possible, afin d’entamer un traitement de logopédie et, éventuellement, des séances de psychothérapie. A défaut d’agir lorsqu’il en était encore temps, une intervention chirurgicale pourra être menée plus tard, pour rendre la voix plus grave. Cette opération reste cependant assez exceptionnelle.

Il arrive également que les adultes perdent leur voix, sans que cela soit la conséquence d’un accident vasculaire cérébral. Médecins et logopèdes se penchent alors sur les causes psychologiques de ces aphonies, relativement peu fréquentes : deuil, stress intense, conflit familial…  » De grands chocs peuvent provoquer ce qu’on appelle des dysphonies spastiques : la personne parle alors d’une voix chevrotante, incontrôlable et relativement désagréable à l’écoute, complète le Dr Simon. Lorsque le travail psychologique et logopédique ne suffit pas, une chirurgie est alors menée afin de bloquer le larynx et supprimer les spasmes qui s’opposent à la fluidité de la parole.  »

Réfléchir à ce que la voix reflète de nous et à l’importance d’en prendre soin : c’est aussi sur cette piste que voudraient nous entraîner les spécialistes qui participeront à la Journée de la voix. Ils en profiteront pour nous rappeler, sur tous les tons, que, pour ne pas entendre parler de sa voix, encore faudrait-il éviter les produits irritants, comme l’alcool et le tabac, les repas trop riches ou les aliments trop acides. Ou penser à boire afin d’hydrater régulièrement ses cordes vocales : si elles sont trop sèches, elles vibrent mal, ce qui provoque une irritation que l’on compense en forçant la voix. Et, enfin, tenter de ne pas hurler, crier trop souvent, forcer son souffle et ses muscles du larynx. Bref, pour vivre heureux avec sa voix, il suffit, finalement, de rester zen…

Pascale Gruber

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