François, le pouvoir obscur des jésuites

Derrière l’homme humble et simple que les cardinaux ont choisi comme 266e pape, transparaît la puissance d’un ordre religieux… rétif à l’exercice du pouvoir. En Belgique, les jésuites ont pour fleuron les collèges et pour mission nouvelle, l’aide aux réfugiés.

Les jésuites, combien de divisions ? La question n’est pas incongrue s’agissant d’un ordre religieux fondé en 1540, avec une discipline et une hiérarchie toute militaire, par un ancien chevalier de l’armée du vice-roi de Navarre, Ignace de Loyola. Avec l’avènement de François sur le trône de saint Pierre, c’est d’abord à un retour aux origines de l’inspiration jésuite auquel on assiste à Rome. Le nouveau pape, dès l’une de ses premières apparitions publiques, n’a-t-il pas affirmé aspirer à  » une Eglise pauvre  » ? Humble, simple, François a déjà marqué d’une nouvelle empreinte le message du Vatican. La rupture restera-t-elle cosmétique ou s’inscrira-t-elle en profondeur dans l’histoire de l’Eglise catholique ?

Pour tenter de le prédire, il est utile de se plonger dans cet ordre religieux dont est issu Jorge Mario Bergoglio. La Compagnie de Jésus demeure une composante importante de l’Eglise catholique contemporaine, à côté des bénédictins, des salésiens, des franciscains ou des dominicains. Elle figurerait parmi les trois ordres les plus importants de l’Eglise, selon un palmarès aléatoire en l’absence de critères objectifs. Comme d’autres, les jésuites ont connu une crise de l’engagement, singulièrement dans une Europe de plus en plus sécularisée. Leur apogée contemporaine survient au milieu des années 1960 (quelque 36 000 membres recensés en 1965). En 1987, ils n’étaient plus que 25 200. Ils sont aujourd’hui 12 000 prêtres (dont 370 en Belgique et au Luxembourg) et 4 000 novices. Si la Compagnie de Jésus est restée malgré tout une force qui compte, elle le doit à son 28e supérieur général, le père Pedro Arrupe, qui sut transformer l’action de ses coréligionnaires, de l’enseignement, créneau traditionnel de l’ordre perpétué en Belgique par la qualité de ses collèges, vers l’aide aux réfugiés et l’engagement dans les pays du tiers-monde, souligne Jean-Pierre Delville, professeur d’histoire du christianisme à l’UCL. Cette réorientation trouve sa concrétisation dans notre pays à travers l’action du Service jésuite des réfugiés.

Pouvoir d’influence plus que de décision

Tournés pleinement vers la formation ou le secours aux plus défavorisés,  » les jésuites n’ont pas vocation à occuper une position de pouvoir « , explique Jean-Pierre Delville. Ils ne sont autorisés à accepter une nomination à l’épiscopat qu’avec l’accord d’un supérieur. La Compagnie de Jésus n’a donc pas cherché à  » investir  » les lieux de pouvoir du catholicisme. Elle est cependant très présente à Rome dans un de ses domaines de prédilection, l’enseignement. Les jésuites dirigent la plus grande université théologique de Rome, l’Université pontificale grégorienne fondée en 1551, et le centre de formation le plus réputé, l’Institut biblique pontifical. L’enseignement dispensé par l’Institut d’études théologiques à Bruxelles s’inscrit dans cette tradition. Parmi les dirigeants en vue au Saint-Siège et issus des jésuites, on ne compte donc guère que le porte-parole Federico Lombardi, directeur du bureau de presse et de Radio Vatican, et… le directeur de l’Observatoire astronomique du Vatican, sis sur le toit de la résidence d’été de Castel Gandolfo, José Gabriel Funes.

Pouvoir d’influence plus que de décision donc pour les jésuites qui ont érigé le dialogue, l’argumentation et la contre-argumentation, en règle de vie spirituelle. Une méthode qui facilite l’adhésion à une décision prise, insiste Jean-Pierre Delville. François pourra-t-il adopter la même dialectique à la Curie romaine ? C’est l’un des enjeux de son pontificat qui s’ouvre. Lui qui est désormais confronté à un fameux défi, celui du pouvoir temporel.

GÉRALD PAPY

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