Foyers de fortes turbulences ?

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Des études sur les assuétudes et la délinquance épinglent une surreprésentation des jeunes des familles recomposées. Ce qui fait bondir bon nombre de sociologues, qui crient à la ghettoïsation.

Il y a la face bling-bling, celle de la grande smala rassemblée dans un joyeux désordre. Puis il y en aurait une autre, plus sombre, qui court, inquiète : les risques de délinquance et d’assuétudes chez les jeunes qui vivent dans des familles recomposés seraient plus élevés. En France, une étude dirigée par l’Institut de la santé et de la recherche médicale, publiée récemment, révèle une surreprésentation de ces foyers parmi les adolescents qui abusent d’alcool ou en sont dépendants. En cause : le manque d’autorité parentale, qui serait plus présent au sein des familles recomposées. Cette conclusion irrite Claude Martin, célèbre sociologue de la famille et des politiques sociales.  » L’absence d’autorité est liée directement aux « handicaps sociaux » des parents (chômage, pauvreté) et à la situation de stress et de déstabilisation psychologique qui en résulte. Cela ruine les capacités de contrôle des parents, surtout des pères « , tranche le chercheur, qui s’est appuyé sur des enquêtes réalisées ces quinze dernières années. En revanche, là où la structure familiale jouerait un rôle non négligeable, c’est dans le processus pénal, défavorisant les adolescents de familles monoparentales et recomposées. A délit grave comparable, les jeunes qui vivent avec leurs deux parents sont en général moins sévèrement condamnés que ceux qui grandissent dans un cadre moins  » classique « .  » Il suffit qu’un nombre suffisamment élevé d’intervenants estiment que les foyers brisés mènent à la délinquance pour que, effectivement, ce facteur guide leurs décisions et que les chercheurs trouvent ensuite un nombre plus grand de jeunes provenant de ces familles parmi les délinquants officiels. « 

Risques et prévention

Il y a six mois, une autre enquête, intitulée Famille et délinquance, était lancée dans trente Etats dans le monde, dont la Belgique. Son but : dégager des facteurs de risques de délinquance et élaborer des stratégies de prévention. En Suisse, notamment, des chercheurs notaient avec surprise que les ados issus de ces tribus élargies se frotteraient plus souvent à la petite criminalité.  » Cela ne veut pas dire que tous les enfants de familles recomposées deviendront des délinquants, mais ils ont plus de risques « , affirmait le criminologue lausannois chargé de l’enquête dans son pays. De son côté, l’université de Liège avait examiné à la loupe en 2008 le sort des ménages mosaïques, au sein desquels vit un enfant sur dix. Ce travail, titré L’Enfant dans la famille recomposée, concluait de manière nettement moins accablante :  » La grande majorité de ces enfants et adolescents vont bien.  »

Que faut-il croire ? Qu’en sait-on ?  » Il est impossible de vous donner une réponse précise. En effet, aucune étude sérieuse n’a été menée à ce jour sur le sujet. Quelques travaux l’ont été, en revanche, auprès d’enfants de couples divorcés. Résultat : pas de différences notables « , souligne Sylvie Cadolle, sociologue spécialiste de la famille recomposée. Rien ne serait donc prouvé. Mais tout le monde s’accorde sur un point : c’est la qualité de la communication parent-enfant qui se révèle le facteur le plus important. En d’autres termes, quel que soit le modèle familial,  » plus la relation est bonne entre les deux, moins le jeune présente des troubles de comportement « , explique Damien Favresse, sociologue et chercheur en santé publique (ULB). Ainsi, fait intéressant dans la dernière enquête française sur les jeunes et l’alcool, la grande majorité des  » abusifs  » et des  » dépendants  » déclarent avoir des relations difficiles avec leurs parents et ne pas pouvoir parler avec eux de problèmes personnels.

Une piste confirmée par d’autres chercheurs. D’autres facteurs tout aussi déterminants interviennent également : le nombre de copains délinquants côtoyés, le quartier, l’insertion scolaire, et surtout le contrôle parental. Tous ces facteurs ne sont pas réductibles à la seule famille ni au modèle familial.

 » Des dérivatifs qui remplissent « 

Autrement dit, en poussant les investigations plus loin, la famille recomposée (mais aussi le foyer monoparental) est un paravent facile qui cacherait d’autres variables, décisives, le conflit parental grave récurrent et la pauvreté socio-économique en tête.  » La famille recomposée peut représenter un facteur de risques en cas de querelles persistantes entre les parents. La multiplication des recompositions complique aussi le rôle de l’enfant. A mon avis, ce sentiment d’insécurité peut l’amener à se tourner vers des dérivatifs qui le remplissent « , détaille Marie-Thérèse Casman, directrice scientifique à l’Institut des sciences humaines et sociales (ULg), auteur de l’étude L’Enfant dans la famille recomposée.

Bref, selon les sociologues, bien des études manquent de finesse. Difficile, par exemple, de dresser un portrait-robot de la famille recomposée.  » Il faudrait aussi comptabiliser les jeunes qui vivent en famille monoparentale, quand leur mère a leur garde, et passent week-ends et vacances dans le nouveau foyer du père « , précise Marie-Thérèse Casman. Or les recherches tiennent rarement compte de ces nuances essentielles. Prudence, donc. Mais la simplification médiatique favorise les gros titres.

SORAYA GHALI

ce qui est déterminant, c’est la communication avec l’enfant

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content