Fer et velours

Le recueil posthume d’une  » vieille dame indigne « 

Le Sommeil de la raison, par Gabrielle Wittkop. Verticales, 124 p.

En décembre 2002 mourait Gabrielle Wittkop. Elle avait 82 ans et, derrière elle, une carrière d’écrivain hors norme, ainsi qu’une réputation d’indignité qu’elle avait méritée à force de lucidité, d’intelligence et de haine pour toutes les formes d’hypocrisie. Son imagination et la virtuosité de sa plume ont fait le reste pour produire une £uvre que l’on peut qualifier de cruelle si l’on s’avise qu’en littérature la cruauté peut être aussi le paroxysme d’une fascination pareille à celle d’un anachorète pour la fornication. Non que l’auteur du Nécrophile ou de Sérénissime assassinat brigue un grade dans la hiérarchie des moralistes, on la verrait plutôt se retourner dans sa tombe.

Deux citations éclairent le propos. L’une de la romancière elle-même :  » Je suis heureuse que ma vie soit libre, amorale et inutile. L’égotisme ou l’égoïsme fut ma forteresse de fer tapissée de velours « , l’autre, de la bouche d’un personnage de Le Sommeil de la raison, le recueil posthume qui vient de paraître :  » Quand la pitié me lacère intolérablement, que me reste-t-il sinon jeter des pierres à ceux qui l’ont fait naître ?  » Sans doute vaut-il mieux s’avouer aigle dans l’égoïsme et la jouissance que de glaner à très peu de frais – si l’on n’est pas un héros ou un saint – ce brevet lénifiant que l’on s’échange entre blanches et bonnes âmes comme font aussi les écrivains médiocres pour conforter l’illusion de leur talent. Quant aux pierres jetées, qui visent-elles derrière tous ceux que la vie condamne à inspirer la pitié ? A ce propos, une citation encore :  » La vérité est la part du discours passée sous silence « … Elle figure aussi dans Le Sommeil de la raison, titre inspiré de celui donné par Goya à l’une de ses plus célèbres gravures : Le sommeil de la raison engendre des monstres. Et ceux qu’engendre la nouvelle-titre sont d’une particulière ambiguïté. S’agit-il de ces hideux phénomènes humains, dignes de la collection Spitzner, réunis dans une institution catholique de Madrid, ou bien du couple qui, par curiosité, les entraîne dans une fête orgiaque ? Au fil des récits, on retrouve, entre autres thèmes chers à l’auteur, la bisexualité, le voyeurisme, la dualité du corps (objet de plaisir et outre à viscères), le rejet de la procréation, l’obsession meurtrière. Cruauté, sans doute (on sait ce qu’il faut en penser), mais aussi une fête de la langue dont la richesse épouse et féconde cet univers à la fois si étrange et si proche avec une confondante maîtrise.

Gh.C.

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