Fed : comment succéder à Zorro ?

Ben Bernanke prend la tête de la Réserve fédérale, dirigée depuis près de vingt ans par l’icône des marchés, Alan Greenspan. Un héritage à haut risque dans un contexte économique incertain

Même les divinités prennent leur retraite. Alan Greenspan, dit le  » maestro  » de la politique monétaire et le  » sorcier  » de l’économie, doit se résoudre à avouer des contraintes de simple mortel en quittant, le 31 janvier, à 79 ans, son poste de tout-puissant président de la Réserve fédérale.

Ce binoclard taciturne, paré de tant de pouvoirs qu’un simple froncement de ses lourds sourcils agitait les marchés, poursuivra son épopée sur le fameux circuit des discours, où chaque apparition publique lui rapportera l’équivalent de ses émoluments annuels – 171 000 dollars – d’ancien chairman de la Fed. L’Amérique, lors de la nomination de Greenspan en 1987 par Ronald Reagan, avait salué la saga d’un surdoué, connu pour avoir, avant ses brillantes études à l’université Columbia, joué du saxophone ténor dans un groupe de jazz fondé avec son copain Stan Getz. Après deux mois seulement, elle avait découvert aussi un Zorro des liquidités qui sut renflouer l’économie lors du krach boursier survenu cette même année. Sa légende de sauveur infatigable s’est confirmée ensuite à l’occasion de la faillite russe et de l’effondrement d’un énorme hedge fund en 1998, puis après l’éclatement de la bulle Internet en 2000, le grand chaos provoqué par le 11 septembre et l’affaire Enron.

Alan Greenspan a gagné sa gloire en participant, à sa place, dix-huit ans durant, au triomphe mondial de l’Amérique, de l’idéologie du marché et de la révolution technologique, ainsi qu’à deux décennies de croissance inimaginable à peine ponctuées par deux brèves récessions. A jamais érigé en monument, le gardien des taux d’intérêt, même hors course, portera longtemps ombrage à son successeur, Ben Bernanke. Nommé en octobre par George Bush et bientôt intronisé – début février – le nouveau venu appartient pourtant à la même lignée des forts en thème. Ce fils d’un droguiste de Dillon, patelin de 7 000 habitants en Caroline du Sud, s’amusait, tout petit, à faire la classe à ses camarades les jours où un prof tombait malade. Matheux précoce et finaliste, à 11 ans, des championnats nationaux d’orthographe, auteur, peu après, d’un manuscrit de roman sur la fin de la ségrégation raciale dans son école rurale, Bernanke hésite, lors de sa première année à Harvard, entre un cursus littéraire ou des études d’économie. A 51 ans, Bernanke, ex-recteur de la fac d’économie de Princeton, est aujourd’hui l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des mécanismes des banques centrales. Un universitaire républicain mais barbu et allergique aux costumes, introverti mais affable, assez modeste pour reconnaître, malgré trois ans passés au board de la Réserve fédérale et six mois au Conseil économique national de la Maison-Blanche, que son expérience professionnelle se limite au verdoyant campus des facs américaines et son savoir-faire politique, au conseil des parents d’élèves de sa commune du New Jersey.

Greenspan parti, les opérateurs scrutent maintenant avec réalisme les incertitudes américaines et les réactions possibles du nouveau venu, au point, comme ce courtier de Chicago, de lui dédier une chansonnette sur Internet :  » Bernanke, priez pour lui, pour que l’économie n’aille pas au tapis.  » La croissance américaine, due au fin pilotage des taux d’intérêt par Greenspan autant qu’à la productivité des salariés, à l’impact de l’immigration sur les salaires et aux restructurations, a déjoué l’inflation et résisté au triplement du prix du pétrole. Mais les nuages s’amoncellent à l’horizon, signe d’énormes déséquilibres dont l’effet pourrait se ressentir en 2006.

Le laminage des taux d’intérêt après 2001 a nourri une explosion des prix de l’immobilier américain. Dans un pays où 75 % des ménages possèdent leur logement, l’hypothèque constitue le gage de l’endettement des particuliers, évalué aujourd’hui à une moyenne record de plus de 9 000 dollars par foyer pour les seules cartes de crédit, moteur d’une consommation monstre qui dépasse cette année de loin les revenus réels de la population, et soutient artificiellement 70 % de l’activité économique américaine. Une stabilisation, ou une chute brutale du marché, causée par une hausse des taux pourrait amorcer la dégringolade des châteaux de cartes de crédit, une faillite d’organismes de financement et un violent ralentissement de l’économie.

Mais, pour l’instant, c’est l’inflation qui pointe le bout de son nez.  » Les marchés sont certains qu’ils assistent aux dernières augmentations de taux par la Fed, prévient William Niskanen, directeur du think tank conservateur Cato Institute. Mais ils se trompent, nous ne pouvons pas continuer ainsi, avec une augmentation annuelle de 8 % de la demande des ménages. Si aucun ralentissement de la consommation n’est visible fin janvier, Bernanke devra resserrer encore le crédit lors de sa première réunion du conseil de la Réserve fédérale, le 28 mars. Mais pour combien de temps, dans quelle proportion et avec quel effet ?  »

L’un des scénarios les plus fréquemment évoqués décrit une dégringolade du dollar, conséquence d’un déficit record de la balance américaine des paiements, évalué à plus de 800 milliards de dollars, et au lâchage massif du billet vert par les banques centrales asiatiques. L’annonce par la Corée, au début de 2005, de son désir de diversifier ses réserves de change avait suffi à donner, pendant plusieurs jours, des vapeurs à la monnaie américaine. Et voilà que la Chine, détentrice de 794 milliards de dollars, un portefeuille bientôt comparable à celui de la Banque centrale du Japon, amorce un rééquilibrage de ses avoirs dans cette devise, sans susciter d’autre réponse que les propos lénifiants du secrétaire au Trésor, John Snow :  » La confiance dans notre système et nos marchés est élevée, assurait-il. Tant que durera cet environnement, les Etats-Unis attireront le capital dont les secteurs publics et privés ont besoin.  »

Ben Bernanke, avec une candeur professorale, ne disait pas autre chose, voilà huit mois, lorsqu’il assurait que l’endettement massif américain tenait moins à la politique nationale de son pays qu’à un  » débordement mondial d’épargne en quête d’investissement « .  » Il donnait l’impression de dédouaner le gouvernement Bush, regrette Niskanen. Alors que notre politique fiscale autant que nos emprunts excessifs contribuent au déséquilibre.  »

 » Ben Bernanke a été à bonne école, au côté de Greenspan, tempère Roger Porter, professeur d’économie à Harvard. Il n’ignore pas qu’une communication constante et crédible est cruciale pour l’efficacité de sa mission ; et que le moindre de ses mots sera disséqué par les médias et les analystes.  » Greenspan, sollicité comme un gourou sur les sujets les plus divers (même sur le prix du pétrole lors d’auditions au Congrès cet été), savait répondre par des marmonnements courtois. Bernanke, en novembre, devant les mêmes sénateurs, s’est contenté de décliner fermement toute question étrangère à la politique monétaire. Sa crédibilité tiendra à ses actes.

 » Il est peu probable qu’il prenne d’entrée le risque d’apparaître comme un faible en matière de lutte contre l’inflation en baissant les taux au premier ralentissement de la consommation, concède Nouriel Roubini, prévisionniste et professeur à la New York University. Il est trop conscient des déséquilibres actuels.  » En 1991, Greenspan s’était aliéné l’éternelle rancune de Bush père en refusant d’accorder sa politique monétaire avec le calendrier de la présidentielle. En 2006, année d’élections au Congrès, Bernanke pourra démontrer ce qu’il a hérité du vieux sorcier. l

Philippe Coste

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