Faux départ

Les partis politiques battent à nouveau la campagne. Sans oser s’y engager à fond, à cause du procès Dutroux

Dans le bureau du  » président « , une demi-douzaine de collaborateurs tout dévoués posent des yeux de Chimène sur Antoine Duquesne. L’autre tête d’affiche du MR û avec l’indispensable Louis Michel û nécessite quelques ultimes retouches. Au PS, la porte- parole du président Elio Di Rupo baye aux corneilles. Encore une nuit blanche dans la vue ! Cette fois, il s’agissait de placer les dernières virgules sur les 15 prospectus publicitaires du parti : pas question de communiquer de la même manière à Charleroi ou à Liège, par exemple. Au siège du CDH, ce même lundi 26 avril, on rit sous cape. Les occasions sont trop rares. Et le  » coup  » joué à Ecolo en est une.  » Votez pour moi  » : le slogan des démocrates humanistes aurait pu être celui des Verts, qui planchaient sur la même idée. Un message simple et efficace, sous le visage poupon d’un bambin blondinet. Venez à eux, chers électeurs. Revoici les flonflons de la campagne électorale, un an à peine après le scrutin fédéral de mai 2003…

 » Que la campagne risque d’être terne !  » résume-t-on dans les états- majors des partis, où la répétition des efforts nécessitera de belles qualités d’endurance. Partout, on a l’impression de  » faire du réchauffé  » tant les enjeux sont les mêmes qu’il y a douze mois. En fait, ces élections régionales et européennes testeront surtout l’état de forme du gouvernement fédéral mis en place en juillet dernier. Une situation paradoxale. D’une part, les alliés libéraux et socialistes sont inhibés depuis des mois par la crainte d’un faux pas à l’approche de ce nouveau scrutin. D’autre part, le bilan très provisoire des ministres fédéraux aura davantage de poids que les cinq ans d’activités de leurs collègues régionaux et communautaires. Encore une fois, le monde politique vit sous le règne de l’urgence… et de l’image.

Or il faudra frapper vite et fort pour séduire la masse sans cesse croissante des électeurs volatils, qui changent de parti comme de chemise. Avant la fin û indécise û du procès Dutroux, qui pourrait renforcer la méfiance à l’égard des institutions et de la politique, il semble malvenu d’importuner le  » chaland  » avec de la propagande excessive.  » Les médias braquent toute leur attention sur Arlon. Après le verdict, il nous restera tout au plus quinze jours pour marquer nos différences « , dit le proche conseiller d’un président de parti. A condition qu’un événement de dernière minute ne vienne pas chambouler tous les plans de communication. A l’image de la crise de la dioxine, juste avant les législatives belges de 1999, ou des récents attentats de Madrid, fatals à la droite espagnole.

A l’évidence, le PS semble dans la position la plus confortable. Coincées entre deux congrès mobilisateurs, les festivités du 1er Mai seront l’occasion d’un grand rassemblement social à Namur, la capitale politique de la Wallonie. Il est loin le temps où les  » camarades  » chahutaient des dirigeants en bisbrouille (lire ci-contre). L’atout des socialistes ? Après la brillante victoire de mai 2003 et les bons sondages des derniers mois, ils peuvent miser sur la continuité. D’où ce slogan sobre û  » Garantir l’avenir de chacun  » û qui défend la même sécurité d’existence qu’il y a un an. Seule ombre au tableau : une éventuelle contre-performance des cousins flamands du SP.A.

Se maintenir au pouvoir

Le MR n’est pas aussi serein. Au sein du second gouvernement Verhofstadt, les libéraux n’ont plus les coudées franches. Le président Duquesne convient que les militants se posent des questions, même si certaines promesses (fiscales) ont assurément été tenues :  » Le partenaire socialiste n’est-il pas devenu trop dominant ? me demande-t-on souvent.  » Les négligences de l’ancien président Ducarme, à l’égard du fisc, restent de toutes les conversations. Davantage que l’octroi du droit de vote aux étrangers non européens, qui a longtemps indisposé l’aile conservatrice du parti. A cela s’ajoute encore le mauvais bulletin de santé des libéraux flamands, laminés dans certains sondages. Bref, le MR et le VLD ont oublié leurs rêves d’expansion. Seul compte encore le maintien au pouvoir. Au point que certains cadres du MR hésiteraient actuellement quant à la bonne stratégie de campagne : continuer à affronter le PS… ou le ménager comme Duquesne devrait le faire ce 1er mai ?

Un pied dedans, l’autre dehors : les choix tactiques des Verts ne sont guère plus aisés. Malgré son renvoi dans l’opposition au niveau fédéral, en juillet 2003, Ecolo a maintenu sa présence dans les gouvernements de la Région wallonne et de la Communauté française. Délicat, donc, d’y adopter un ton trop corrosif à l’égard des socialistes et des libéraux, sauf à Bruxelles, où les écologistes ont patiemment tissé des liens û à gauche û avec le PS et le CDH. De manière générale, Ecolo veut se positionner sur des enjeux difficiles û comme l’articulation entre le développement économique et la qualité de la vie û éludés par la coalition violette. D’où ce slogan de campagne :  » Voir plus loin, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? » Nouveautés à épingler : sur ses affiches, Ecolo exhibera ses têtes de liste. En outre, il n’exclut plus de gouverner sans Groen !, son équivalent flamand.

Reste l’énigme du CDH. Depuis le plébiscite interne de leur présidente Joëlle Milquet, en septembre dernier, les  » humanistes du centre  » sont passés par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La sérénité retrouvée, la douche froide consécutive au départ du député Richard Fournaux, l’espoir lié à la montée en puissance des démocrates-chrétiens flamands (CD&V) : tous événements sanctionnés par des sondages… ni bons ni mauvais. Même si les plus anciens soutiennent encore et toujours qu’une nouvelle défaite électorale serait fatale, l’état de panique semble moindre qu’avant les élections de 2003. Une question taraude les esprits (ex)-chrétiens : le CDH peut-il séduire de nouveaux électeurs ou seulement fédérer quelques mécontents du gouvernement violet ?

Philippe Engels

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