Faut-il un guide Gault Millau des universités ?

Aux Etats-Unis, mais aussi en Grande-Bretagne ou en France, les palmarès des meilleures facs se multiplient. Au nom de l’excellence. Nos campus y échappent. Mais pour combien de temps encore ?

Notre objectif est d’intégrer le top 20 des business schools européennes, d’ici à 2010.  » La stature altière, le baron Daniel Janssen, qui préside le conseil consultatif de l’Ecole de commerce Solvay à l’université libre de Bruxelles (ULB), rebaptisée Solvay Business School, affichait récemment ses ambitions à l’occasion du 100e anniversaire de l’établissement. Nostalgie des temps anciens ? Au début du xxe siècle, les conseils scientifiques de l’institution fondée par l’industriel Ernest Solvay ont réuni, à Bruxelles, plusieurs Prix Nobel, dont Albert Einstein et Marie Curie.

Mais, l’an dernier, la célèbre école bruxelloise a dû se contenter d’une 95e place dans le classement mondial des meilleurs programmes MBA (master of business administration) à plein temps. Elle a toutefois le mérite d’être la seule en Belgique à figurer dans le palmarès annuel Which MBA ? réalisé par The Economist Intelligence Unit. Les 7 premières positions sont trustées par des campus américains. Le top 50 ne compte que 15 universités européennes, parmi lesquelles les britanniques et les françaises réalisent les plus beaux scores.

En perte de vitesse, les unifs du Vieux Continent ? La ministre de l’Enseignement supérieur, Françoise Dupuis (PS), le reconnaît : si, jadis, l’Europe attirait les meilleurs chercheurs d’Asie, par exemple, ces derniers lui préfèrent désormais les Etats-Unis. Tout comme une partie de nos scientifiques.  » Mais la fuite de nos cerveaux est la preuve de l’excellente qualité de nos diplômés, insiste la ministre. Alors que les Etats-Unis ne parviennent manifestement pas à en former un nombre suffisant.  »

A la Commission européenne, la direction générale de la recherche se fait toutefois plus nuancée. Certes, selon le Troisième rapport européen sur les indicateurs de la science et de la technologie, l’Europe produit, dans ces domaines, le plus grand nombre de diplômés. Elle est aussi la championne mondiale des publications scientifiques. Mais  » sa position sur le marché de la haute technologie se détériore « , peut-on lire dans le rapport. Et en matière de recherche et de développement, le  » déficit d’investissement s’élargit à vive allure depuis le milieu des années 1990 « . La Commission a chiffré l’impact des travaux des universités de l’Union européenne, sur la base de leurs publications et de leurs citations dans les revues les plus prestigieuses ( voir tableau p.31). Seules 22 institutions européennes font alors mieux que la moyenne mondiale, Cambridge et Oxford en tête. Au niveau belge, l’Université catholique de Louvain (UCL) décroche la 12e place, devant celle d’Anvers en 22e position.

A la mode, les palmarès ?  » D’ici à quelques années, chacun s’attend à l’émergence de classements européens des institutions universitaires (…). Certaines méthodologies sont bien connues aux USA (…). Quelle est la volonté de la Communauté française ? Désire- t-elle que ses universités fassent partie de l’élite européenne ? » Voici quelques semaines, Marcel Crochet, recteur de l’UCL, exprimait ses craintes au parlement de la Communauté française qui débattait de l’avenir de l’enseignement supérieur. En 1999, vingt-neuf ministres européens de l’Education ont signé, à Bologne, une déclaration visant à harmoniser les études supérieures, ce qui devrait accroître la mobilité des étudiants. Concrètement, à partir de 2005, nos candidatures en 2 ans devraient disparaître pour un baccalauréat en 3 ans, suivi d’une licence en 1 an ou, plus souvent, d’une maîtrise en 2 ans. La crainte des recteurs ? Si leurs diplômés les plus brillants du 1er cycle partent décrocher, à l’étranger, une maîtrise sur le campus le plus réputé pour la discipline choisie, quels seront leurs arguments pour attirer, chez eux, les étudiants de Paris, de Cambridge ou d’Oxford ?  » L’enjeu est de se hisser à un niveau de reconnaissance internationale, explique Bernard Rentier, vice-recteur de l’université de Liège (ULg). Si nous ne parvenons pas à nous insérer dans un réseau d’institutions européennes, le risque est d’être en dehors du coup et de voir notre rayonnement limité au Grand Liège ou à la région bruxelloise !  »

Françoise Dupuis relativise les conséquences de la déclaration de Bologne.  » Actuellement, quelque 2 % de nos étudiants effectuent une partie de leur cursus à l’étranger. Je ne crois pas que l’harmonisation européenne va en augmenter fortement le nombre. En comparaison, nos universités attirent déjà 19 % d’étrangers.  » Quant aux palmarès, la ministre en juge les effets trop pervers.

Cette dernière réticence est assez partagée en Belgique francophone.  » La manie du hit-parade traduit l’incapacité de penser la différence autrement qu’en termes de rapports de force, estime Pierre de Maret, recteur de l’ULB. Or, tout n’est pas nécessairement comparable.  » Aux Etats-Unis où ils ont été conçus, les classements n’ont pas été tout de suite bien reçus. Souvent réalisés par des journaux ou des revues, leur succès manifeste néanmoins une attente û du moins une curiosité û du public. Ils ont aussi contribué au renom de grands campus comme Stanford, Yale ou Harvard, en se basant principalement sur des statistiques relatives à l’enseignement et à la recherche.

Mais les scientifiques ont critiqué des indicateurs trop réducteurs pour rendre compte d’une activité complexe qui se mesure finalement, à long terme, par les carrières des diplômés ou par les retombées de la recherche sur le développement d’une société. Ainsi, quelle information apporte un taux de réussite élevé ? Est-il le signe d’une bonne pédagogie ou, au contraire, d’un certain laxisme ?

La Indiana University Bloomington, par exemple, a voulu apporter un contrepoids aux classements dans les médias. Elle produit, désormais, le  » National Survey of Student Engagement « , une enquête auprès de plus de 63 000 étudiants de 276 établissements supérieurs comptant 40 questions regroupées par thème : pratiques d’apprentissage, ouverture à la diversité culturelle, qualité de l’environnement…

Autre modèle : en Allemagne, le Zentrum für Hochschulentwicklung (Centre pour le développement des écoles supérieures) réalise une évaluation comparative des établissements en combinant les deux approches. Il collectionne, d’une part, des statistiques fournies par les universités ou par des organismes publics, et, d’autre part, les résultats d’enquêtes auprès d’étudiants et de professeurs. Le tout, par discipline.

 » Lorsqu’ils sont élaborés sur la base de critères valables, ces classements ont un effet stimulant pour les universités « , reconnaît Crochet. En multipliant les indicateurs, les palmarès peuvent mettre en évidence des points forts, moins connus des étudiants. Ainsi, récemment, un hebdo français a montré qu’en recensant sur son territoire trois universités particulièrement bien cotées pour différents critères, Grenoble faisait mieux que Paris. Ou que la fac de Valenciennes, avec 42 % de boursiers au taux de réussite élevé, agissait comme un ascenseur social.

Mais, désormais, la reconnaissance internationale passe aussi par des systèmes d’accréditation. Ainsi, la Solvay Business School espère décrocher prochainement le label européen Equis (European Quality Improvement System), un système d’amélioration de la qualité conçu pour des établissements d’enseignement commercial. Jusqu’à présent, la Vlerick School, fruit de la collaboration entre l’université de Gand et la KUL, est la seule en Belgique à disposer de cette sorte de certificat délivré par la Fondation européenne pour le développement du management (European Foundation for Management Development, EFMD).

La ministre Françoise Dupuis s’insurge contre ce type de lobby professionnel,  » soucieux avant tout de l’employabilité des diplômés et qui voudrait décider des critères de formation à la place des pouvoirs publics « . L’an dernier, un organisme similaire, l’Association européenne des facultés vétérinaires, a en effet inscrit la faculté liégeoise sur la liste orange des écoles qui peuvent mieux faire. En doctorat, où les travaux pratiques sont nombreux, elle comptait une moyenne de 1 enseignant pour 16 étudiants, alors que la norme conseillée par l’Association est de 1 pour 7. Coup fatal à la réputation internationale de l’ULg ? Les professeurs se sont en tout cas empressés de convaincre la ministre d’organiser un examen d’entrée qui limitera le nombre de candidats, parmi lesquels beaucoup de Français.

 » Il ne faut pas sous-estimer l’effet boule de neige de ce type de démarche, pense Françoise Dupuis. Que fait-on des universités qui sont lanterne rouge ? Vont-elles ainsi perdre encore davantage d’étudiants ? »

Marc Romainville parle, quant à lui, de  » prurit de l’évaluation  » et de  » McDonaldisation  » de l’université :  » Doit-on standardiser les offres de formation comme les hamburgers ? » se demande ce psychopédagogue aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, à Namur (FUNDP). Pour Romainville, il ne s’agit pas, dans ce genre d’exercice, d’  » aider à l’amélioration de la qualité « , mais plutôt  » de placer les universités dans une situation de compétition « . Dans certains pays comme la Grande-Bretagne, à côté de classements réalisés par les médias ( voir tableau p.31), l’évaluation chiffrée effectuée par un service d’Etat, à la manière d’un guide comme le GaultMillau ou le Michelin, préside au financement des institutions, voire à leur restructuration.  » Si l’enseignement supérieur britannique est certainement l’un des meilleurs en Europe, il n’est pas le plus démocratique, observe de Maret. Les étudiants doivent s’acquitter de droits relativement importants pour y accéder. En comparaison, nos universités réalisent chaque jour le grand écart. Seules au monde à accueillir tous les élèves, sans numerus clausus ni examen d’entrée, sauf quelques exceptions, elles ont quand même produit plusieurs Prix Nobel.  »

Nos campus n’échappent pas pour autant à toute évaluation. A la fin des années 1990, le conseil des recteurs francophones a pris l’initiative de demander à des  » pairs « , le plus souvent, des professeurs d’universités flamandes, hollandaises ou françaises, de venir en quelque sorte  » auditer  » leur recherche et leur enseignement, section par section. Leurs rapports sont toutefois confidentiels. Depuis quelques années, les étudiants sont en outre interrogés sur l’adéquation entre l’enseignement reçu et leurs attentes.  » Cela a permis d’éradiquer des pratiques inacceptables « , reconnaît le vice-recteur de l’ULg. Enfin, la ministre met sur pied une agence de l’évaluation de la qualité de l’enseignement : pas de palmarès, mais une volonté de  » favoriser les échanges de bonnes pratiques entre institutions « . Signe, pour Romainville, d’une désacralisation des universités, désormais contraintes de rendre des comptes. Le temps des mandarins enfermés dans leur tour d’ivoire est bien fini.

Dorothée Klein

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