Faut-il avoir peur ?

Les récentes contaminations en Turquie ont ravivé les craintes d’une propagation du virus H5N1. Que sait-on de la maladie ? Qu’a-t-on fait pour prévenir une épidémie ? Un vaccin va-t-il voir le jour ? En sept points, Le Vif/L’Express présente le dossier

l Jean-Marc Biais, B. D. Cot, Aude Olivier-Doux et Vincent Olivier

A qui le tour ? La Roumanie, la Bulgarie, la Grèce ? Pour l’instant, aucun cas humain de grippe aviaire n’a été enregistré sur le continent européen. Mais le virus, parti d’Asie (voir la carte), fait aujourd’hui des ravages en Turquie et se propage vers l’ouest. Jamais les risques de voir cet agent infectieux provoquer une pandémie dans les populations n’ont été si grands. Pour parer à cette éventualité, les autorités sanitaires renforcent encore leur dispositif de prévention et la coopération entre les pays menacés se met en place.

Le virus responsable de la grippe aviaire est-il unique ?

Il existe une multitude de virus responsables de la grippe du poulet, mais certains sont fortement pathogènes et d’autres sont responsables de symptômes bénins (ponte d’£ufs moins fréquente, plumage ébouriffé, etc.). Après avoir été identifiée comme dangereuse pour l’homme en 1959, en Ecosse, la souche H5N1 fait une inquiétante réapparition depuis la fin de 2003, jusqu’à frapper aujourd’hui aux portes de l’Europe. Selon les premières analyses de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les enfants décédés dans la région de Van (dans l’est de la Turquie) ont été infectés par la souche asiatique du H5N1.  » Pour autant, les virus de la grippe ne sont pas identiques à 100 % d’une région à l’autre, car ils connaissent une évolution génétique constante « , précise une spécialiste. Cette origine asiatique du virus turc tend aussi à prouver que la peste aviaire est bien véhiculée par les oiseaux migrateurs. Mais, face à une telle progression, nul ne sait jusqu’où ira la maladie. Une seule certitude : elle devrait être moins virulente dans les pays chauds, comme en Afrique. Outre les conditions atmosphériques, peu favorables à la survie du H5N1, plus les oiseaux parcourent de longues distances vers le sud, moins les quantités de virus détectées sont importantes.

Comment se fait la transmission du poulet à l’homme ?

Jusqu’ici, deux modes de contamination ont été recensés : le contact direct avec des oiseaux malades ou morts, et le fait d’avoir porté au visage de l’eau ou des objets souillés par les animaux (couteau, vêtement, plumes…). La promiscuité est la principale cause d’infection, car le virus H5N1 se retrouve dans les excréments, les sécrétions respiratoires et le sang des poulets. Transformés en poussière, ils contiennent toujours le virus, qui peut résister au froid pendant plusieurs dizaines de jours avant de s’arrimer à une cellule de l’appareil respiratoire humain pour se multiplier.

Ainsi, les principales victimes humaines ont été infectées dans des zones reculées et des quartiers pauvres, où elles cohabitaient avec les volailles. En Turquie, par exemple, les enfants décédés avaient joué avec une tête d’animal malade. En revanche, aucune contagion par voie digestive n’a été constatée. Une chose est sûre, le virus est inactivé dans les viandes chauffées à 70 degrés et digérées par les sucs gastriques. Reste à savoir s’il est présent dans les carcasses ou les £ufs. Sur ce point, les études n’ont pas abouti.

Une contamination d’homme à homme a-t-elle eu lieu ?

Selon l’OMS, aucune transmission entre humains n’a été prouvée à ce jour. Toutefois, une mutation du H5N1 vers une forme  » humanisée  » est suspectée dans les cas où des membres d’une même famille sont touchés. Ainsi, en septembre 2004, une mère venue de Bangkok veiller sa fille mourante dans un village thaïlandais aurait été infectée sans avoir eu aucun contact avec un volatile malade. Les virus grippaux mutent de manière imprévisible. Pour qu’un tel événement soit possible, deux scénarios sont envisageables. La souche H5N1 se recombine avec un virus classique (influenza) – en affectant une personne ayant une grippe bénigne – et acquiert les caractères génétiques pour se répliquer aisément chez l’homme. Autre option : d’un animal à l’autre, le virus mute de façon aléatoire et devient plus virulent pour l’homme.

Pour trancher la question d’une contamination entre humains, il faudrait croiser le séquençage complet du génome viral des personnes décédées. C’est là l’obstacle : les corps sont souvent enterrés ou brûlés rapidement, afin d’éviter d’autres infections ou par coutume, mais avant qu’une équipe de virologues puisse arriver sur place.

Les médicaments antiviraux sont-ils efficaces ?

Il n’existe actuellement que deux médicaments disponibles : le Tamiflu, vendu par Roche, et le Relenza, commercialisé par GSK. Le gouvernement belge peut déjà compter sur 500 000 doses immédiatement disponibles et en a commandé 2,5 millions pour 2007. Leur mode d’action, très voisin, consiste à limiter la prolifération du virus de l’influenza humaine en l’empêchant de se propager d’une cellule de l’organisme à une autre. Conséquences attendues : une meilleure résistance à l’infection, un moindre risque de transmission du virus et une réduction des symptômes – de l’ordre de 20 à 40 % – en particulier chez les personnes les plus fragiles.

Un cas de résistance au Tamiflu a été signalé le 22 décembre dernier dans une revue scientifique, le New England Journal of Medicine, concernant une jeune Vietnamienne de 13 ans qui avait pourtant pris le médicament dans les quarante-huit heures suivant l’infection, c’est-à-dire dans les délais prévus par la firme pharmaceutique. Celle-ci fait remarquer qu’il s’agit là d’une exception et n’envisage pas, à ce jour, d’augmenter le dosage du médicament.

L’Europe est-elle prête ?

Dès 2003, la Commission européenne a interdit les importations de viande de volailles et d’oiseaux vivants en provenance des pays successivement touchés. Il en est de même aujourd’hui pour la Turquie et ses voisins, dont le commerce de plumes non traitées vient aussi d’être prohibé. Dans le domaine de la santé publique, l’Europe laisse aux Etats le soin d’organiser leur préparation contre une éventuelle pandémie (constitution de stocks de médicaments, confinement des volailles, etc.). Mais, en cas de crise, elle se chargerait de coordonner tous ces plans nationaux, si bien qu’un exercice de simulation a déjà été organisé à l’automne dernier.

Résignées, les autorités européennes savent que, de par son mode de propagation aérien, le virus H5N1 ne s’arrêtera pas aux frontières de l’Union.  » Seule une vigilance irréprochable nous permettra de circonscrire immédiatement les foyers à risque, plaide Michael Mann, porte-parole de Markos Kyprianou, le commissaire européen chargé de la Santé et de la Protection des consommateurs. Or, depuis octobre 2005, nous avons procédé à 25 000 contrôles sur des oiseaux sauvages sans qu’aucun soit positif.  » A la fin de la semaine dernière, la persistance de la crise turque a amené l’Europe à prolonger ce programme de surveillance jusqu’en décembre 2006, débloquant, en urgence, 2 millions d’euros. Un budget qui pourrait devenir pérenne…

Quand disposera-t-on d’un vaccin ?

Plusieurs sociétés pharmaceutiques préparent un vaccin pour prévenir la grippe aviaire chez l’homme. La plus avancée est Sanofi Pasteur. L’entreprise a déjà testé sur 300 personnes un prototype élaboré à partir d’une souche H5N1 ayant infecté un Vietnamien. Le groupe GSK travaille également sur un tel vaccin, qualifié de  » prépandémique « . L’objectif de ces recherches est double : mettre au point les processus de production et optimiser le dosage d’antigènes viraux capables de protéger l’organisme. Ces essais vont permettre de gagner un temps précieux en cas d’arrivée du virus  » humanisé « .

Les résultats du premier test de Sanofi Pasteur sont concluants, mais les doses injectées sont encore élevées par rapport à d’autres vaccins. Une nouvelle expérience va donc être menée afin d’économiser les antigènes en cas de production de masse. En fait, en cas d’épidémie, il faudra identifier précisément la souche responsable pour qu’un vaccin vraiment efficace puisse être fabriqué. Environ six mois seront alors nécessaires pour que les premiers spécimens de ce vaccin pandémique soient disponibles.

Les vaccins destinés aux animaux existent depuis longtemps. Problème : ces produits sont administrés sous forme d’injection. Ces manipulations sont coûteuses en cas d’épizootie. Les Chinois affirment avoir mis au point un vaccin diffusé en spray : 1 milliard de doses seraient déjà disponibles. Un nombre encore insuffisant pour vacciner les 6,85 milliards de volailles d’élevage recensées en Chine !

Un scénario optimiste est-il envisageable ?

La réponse est oui ! Ce n’est pas le plus probable, mais il demeure parfaitement plausible. Première possibilité : le virus H5N1 ne  » s’humanise  » pas ; la transmission interhumaine reste donc exceptionnelle, et celle de l’animal à l’homme ne peut se produire que dans des circonstances bien identifiées : manipulation prolongée d’animaux atteints, manque d’hygiène, population fragilisée… Il suffirait alors d’abattre les animaux malades pour circonscrire les risques. Deuxième hypothèse : l’agent pathogène ayant muté, la transmission peut effectivement se faire d’être humain à être humain, mais le virus a perdu une bonne part de sa virulence du fait de cette mutation. Les symptômes pourraient alors se résumer à une grippe banale, aisément guérissable et peu mortelle.

Troisième possibilité : le virus mute, la transmission interhumaine est possible, mais la mutation engendre au contraire un virus hypervirulent ! En d’autres termes, ce germe serait tellement agressif qu’il tuerait son hôte – la personne contaminée – avant même qu’il ait eu le temps de le transmettre à quelqu’un d’autre. On aurait alors affaire à une épidémie violente et courte, qui se solderait par quelques milliers de morts au lieu des millions attendus. l

J.-M. B., B. D. C., A. O.-D., V. O.

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