Fausse piste

Le blocage des loyers est une idée simple, donc populaire. En annonçant son souhait de déposer un projet de loi en ce sens, la socialiste Laurette Onkelinx savait qu’elle séduirait une frange de son électorat. En refusant sèchement une telle idée, le libéral Didier Reynders rassurait aussitôt le sien. Un point partout. N’empêche… La détresse de tous ceux, de plus en plus nombreux, qui éprouvent de réelles difficultés pour se loger décemment exige que l’on dépasse le discours qui annonce déjà les élections communales. En matière de logement, les slogans et les effets pervers de mesures tape-à-l’£il ne feront qu’aggraver la situation. L’incantation, si généreuse soit-elle, ne peut ignorer la réalité économique. Quelle est-elle ?

1. Il n’y a pas de crise globale du logement en Belgique. Baisse de l’inflation et taux d’intérêt en chute libre, le résultat est là : en dix ans, l’accès à la propriété a explosé. Plus de deux tiers des ménages sont désormais propriétaires de leur logement (environ 50 % à Bruxelles, 70 % en Wallonie, 75 % en Flandre). Et le mouvement se poursuit…

2. Les loyers sont-ils excessifs ? Selon la toute dernière enquête du Crioc et de l’Observatoire du crédit et de l’endettement, organismes indépendants, les loyers ont augmenté de 18 % depuis 1996. Ils ont donc progressé dans la même proportion que l’inflation. Autre constat : dans le haut de gamme et le logement moyen, les prix sont stables ou en recul depuis au moins trois ans. Le cas de Bruxelles et de sa banlieue résidentielle est révélateur. Les loyers supérieurs à 1 000 euros par mois ont désormais du mal à trouver preneur. Et nombre d’appartements de bonne qualité, qui se louaient autrefois à 800 euros dans les quartiers résidentiels, ont été revus à la baisse. Ou n’ont pas été indexés par des propriétaires trop heureux de conserver un  » bon  » locataire.

3. Un ménage disposant de deux revenus moyens peut aujourd’hui louer un appartement à un prix raisonnable dans un quartier correct. En revanche, et il est là le drame, un loyer de 300 ou 400 euros est devenu trop lourd pour un isolé à faibles revenus, un allocataire social, un petit salarié… La situation des personnes particulièrement précarisées devient tout simplement intenable. Rien qu’à Bruxelles, 29 000 ménages attendent officiellement un logement social…

4. En toute logique, il appartient aux pouvoirs publics d’investir massivement dans ce type d’habitat, comme l’ont fait par exemple les Hollandais. En Belgique, c’est un v£u pieux, pour de notoires raisons budgétaires.

5. Reste donc le secteur privé. Le marché belge est spécifique : la toute grande majorité des biens privés donnés en location appartient à des particuliers. Les grands investisseurs institutionnels se tiennent prudemment à l’écart de ce secteur, coûteux en gestion et peu rentable (de 2 à 5 % par an).

6. En d’autres termes, l ‘offre de logement est fortement tributaire des  » petits  » propriétaires, qui ont souvent hérité d’un bout de patrimoine familial. Cette offre se réduit, car la rentabilité d’un tel investissement, autrefois élevée, est devenue de plus en plus mince : taxation en hausse, entretien onéreux, insolvabilité croissante des locataires… Le nombre accru de propriétaires réduit également l’offre de logements.

La demande de logement locatif, elle, émane de plus en plus souvent d’une population modeste. Celle-ci est en augmentation pour d’évidentes raisons économiques et sociales. L’espace de rencontre entre bailleurs et preneurs se rétrécit donc…

7. On n’attire pas un investisseur en le menaçant. Bloquer d’autorité les loyers aura l’effet inverse. De plus, une telle mesure incitera davantage de bailleurs à se défaire de leurs biens et à réduire encore l’offre d’appartements. Elle n’empêchera pas les proprios malhonnêtes de faire pression sur des locataires fragilisés. Elle découragera les dépenses d’entretien des immeubles. Elle n’aura qu’un impact relatif car toute période de blocage est suivie d’un rattrapage (comme ce fut le cas après la période de gel 1985-1987). Et elle n’aura donc apporté aucune solution à long terme à un problème majeur, appelé à se poser avec de plus en plus d’acuité.

8. Il est donc urgent de mettre en £uvre un véritable plan logement proposant des réformes structurelles, qui cesse d’opposer propriétaires et locataires, mais qui garantit aux uns et aux autres sécurité et dignité. Allocation logement, bail-rénovation à long terme, garantie des pouvoirs publics, chasse effective aux logements vides, contrôles fréquents de salubrité…

Aucune mesure n’est parfaite. Mais l’enjeu est tel qu’aucune n’est à rejeter. Contrairement aux préjugés idéologiques, qu’ils soient de gauche ou de droite.

Stéphane Renard

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