Famille admise

Cessons de rejeter les proches des personnes qui souffrent de graves troubles mentaux ! C’est à cette véritable révolution que nous invite le Pr Paul Lievens, neuropsychiatre. Pour le bien des familles. Et celui des patients

(1) Similes Bruxelles : 02 511 99 99, Similes Wallonie : 04 344 45 45.

Je pense qu’il serait utile pour les psychiatres d’assister parfois aux réunions de nos groupes de parole au cours desquelles les proches des malades font part de leur vécu, de leurs angoisses, de leurs sentiments d’impuissance ou de honte. Les médecins seraient surpris de constater combien l’image du psychiatre est négative. Combien les parents, souvent échaudés, sont méfiants à son égard, voire hostiles après les expériences nombreuses et si traumatisantes qu’ils ont vécues. Ces réactions s’expliquent par la difficulté d’établir un dialogue avec le médecin qui a souvent, lui-même, une attitude de rejet à l’égard de la famille.  » Ces mots accusateurs ont été prononcés par un membre de l’association Similes (1). Celle-ci regroupe des familles et des proches de personnes souffrant de troubles mentaux. Ils ont lutté, pendant des années, pour que le sort de ceux qui leur sont chers s’améliore, à l’instar des traitements, des conditions de vie et d’intégration. Similes franchit désormais un pas supplémentaire en affirmant que la psychiatrie ne peut plus continuer à exclure les familles comme elle l’a fait pendant des décennies.

Actuellement, on considère qu’envi- ron 500 000 Belges souffrent de troubles mentaux et du comportement. Souvent, la maladie naît insidieusement et elle apparaît comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Délire, hallucination, incohérence, agitation… les troubles s’installent, deviennent chroniques. Plus de la moitié des personnes atteintes garderont des séquelles plus ou moins invalidantes.

C’est pour ces malades et pour leurs proches que le Pr Paul Lievens, neuropsychiatre, professeur émérite de l’UCL et président de la fédération Similes, plaide inlassablement. Afin que la psychiatrie prenne, dans notre pays, un autre visage, une autre dimension. Plus humaine. Mais, également peut-être, plus efficace.

Le Vif/L’Express : Vous dites que, depuis la Seconde Guerre mondiale, on est passé d’une psychiatrie sans cerveau à une psychiatrie sans esprit. Et qu’il est temps, à présent, d’abandonner la psychiatrie sans familles. Un commentaire ?

: Revoyons d’abord un peu l’Histoire. Les maladies mentales ont été décrites dès l’Antiquité. Hippocrate a ainsi parlé de la  » mélancolie « ,  » ancêtre  » de notre dépression. Comme lui, beaucoup de médecins ont ensuite compris que les maladies ne venaient pas des dieux. Néanmoins, pendant des siècles, le pouvoir, de nombreux intellectuels et les autorités religieuses ont considéré que les troubles psychiques étaient dus à une possession du démon. De nombreux délirants, surtout mystiques, ont ainsi fini au bûcher. En dépit de certaines voix comme celle d’Erasme, il a fallu attendre la fin du xviiie siècle pour que l’on admette enfin qu’un certain nombre de délires et de troubles du comportement pouvaient avoir des causes pathologiques.

Dès le xixe siècle, on s’est intéressé au cerveau pour y trouver l’origine des maladies mentales. Le problème, c’est qu’on n’a strictement rien découvert ! De fait, aucune lésion visible n’accom- pagnait une schizophrénie…

Dans ce contexte, l’apport de Freud a été de dire : puisqu’on ne connaît pas grand-chose du cerveau, laissons-le de côté et entamons un travail psycholo- gique. En effet, dans cette optique de psychiatrie sans cerveau, l’organe ne sert à rien pour comprendre le sujet qui se trouve derrière la maladie.

Quels ont été les changements apportés par des médicaments comme les neuroleptiques ?

Face au malade, on peut donc adopter deux attitudes. Soit on tente de compren- dre qui il est, c’est-à-dire comment il a élaboré sa manière d’être actuelle. Soit on se dit : il délire, il agresse, voilà un médicament, sans qu’il importe de savoir qui est ce sujet.

Actuellement, et même si les choses tendent à évoluer, on vit encore trop sous le poids d’un mythe, selon lequel la chimiothérapie et la psychiatrie s’opposent forcément. En réalité, elles doivent se compléter : un médicament aide souvent le patient à vivre de manière satisfaisante et lui permet, en même temps, d’établir une relation psychothérapeutique.

D’autres conceptions erronées ont-elles empoisonné la psychiatrie ?

Il importe aussi de savoir que, dans notre pays, les médecins hospitaliers sont presque les seuls à avoir l’oreille des décideurs politiques. Ils fixent les règles qui s’imposent à toute la psychiatrie, même si, en réalité, plus de la moitié de son champ d’action et des thérapies se déroulent en dehors de l’hôpital. Savez-vous, par exemple, qu’une visite de psychiatre à domicile n’est pas remboursée ?

Comment avez-vous pris conscience de l’importance des familles ?

Que vivent les familles ?

Les familles de nos malades se sentent coupables, humiliées, honteuses, impuissantes et terriblement seules. Souvent, les soignants ne les aident guère et ils accentuent même encore leurs difficultés de vie. Similes va publier un Livre blanc qui contiendra un certain nombre de témoignages éclairants à ce propos… Comme cette histoire survenue il y a quelques années, où l’on a proposé à un couple de parents âgés, terrorisés par leur fils en crise et violent à leur égard, d’être hospitalisés à la place du fils qui refusait de l’être !

En général, les familles se replient sur elles-mêmes et sur leurs souffrances. Elles n’osent pas toujours avouer ce qui leur arrive, éludent les questions quand on leur demande ce que leur fils devient… Dans les groupes de parole créées par Similes, il ne s’agit pas de traiter ou de guérir les familles : elles ne sont pas malades, mais bloquées par les drames qu’elles affrontent. On les aide à retrouver confiance en elles et à évoluer, à nouveau, par et pour eux-mêmes.

Les familles vont-elles participer davantage qu’auparavant au suivi de la personne souffrant de troubles psychiques ?

Entretien : Pascale Gruber

Les épisodes de rechute sont moins fréquents lorsque les proches sont impliqués dans les thérapies

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content