Faites vos poches

Aussi élémentaire qu’indispensable, le livre de poche reste le meilleur moyen de relire d’anciens coups de cour ou d’explorer de nouveaux horizons. Le choix du Vif/L’Express, en 26 romans et essais.

romans Le Supplice des week-ends par Robert Benchley

Vous avez le moral en berne ? Un bon remède : les saillies de l’Américain Robert Benchley (1889-1945), maître du nonsense, de l’humour caustique, de l’insolence tout-terrain. Dans ce recueil, qui rassemble des chroniques publiées entre 1915 et 1945 par Vanity Fair et le New Yorker, sa désinvolture fait feu de tout bois. A commencer par le fameux supplice des week-ends : que vous soyez l’hôte ou l’invité, impossible de savoir quel comportement adopter ! Idem pour le  » Petit Camarade de Classe en Visite « , prompt à critiquer un mode de vie différent du sien. Misanthrope assumé, Robert Benchley passe à la moulinette tous les travers du genre humain, si anecdotiques soient-ils. C’est souvent désopilant, parfois daté, toujours très politiquement incorrect. Excellent pour la santéà mentale ! D. P.

Trad. de l’américain par Paulette Vieilhomme. Pavillons Poche, 304 p.

Les Années par Annie Ernaux

Best-seller inattendu après sa sortie en 2008 – 200 000 exemplaires vendus ! – Les Années devrait connaître la même fortune en poche : cette  » autobiographie impersonnelle  » et sensible d’Annie Ernaux parle à tout un chacun, avec d’autant plus de force qu’elle évite tout pathos, toute lourdeur. L’entreprise était ambitieuse : dérouler, de l’après-guerre à l’aube du xxie siècle, le fil de la mémoire collective à travers le prisme de ses propres souvenirs. A chaque époque ses  » marqueurs « , les lourds – la guerre d’Algérie, Mai 1968, la chute du Mur – comme les plus légers – le Bic, le Frigidaire, le Solex,  » Chantelle, la gaine qui ne remonte pas « . Ceux d’Annie Ernaux s’entrecroisent, images sépia, repas familiaux, photos de classe. Le résultat est fascinant, la nostalgie, inévitable. D. P.

Folio, 254 p.

La Force des forts par Jack London

Yann Queffélec, Jack Lang, Gilles Lapouge, Linda Lee, Michel Tournier, Francis Lacassin, Yves Coppens, Jean-Louis Etienne, Michel Le Brisà Tous ont ou ont eu une admiration sans bornes pour Jack London (1876-1916), dont ils ont préfacé chacun l’un des ouvrages réédités par Phébus dans sa collection de poche Libretto. Pour ce 33e volume – la série en comprendra une quarantaine – c’est Michel Le Bris qui présente le gamin du ghetto d’Oakland. Devenu riche et célèbre, l’ancien pauvre, rappelle Le Bris,  » écrira en ouvrier consciencieux ses cinq mille mots quotidiens « . Voici sept de ses nouvelles mélangeant les époques et les pays réunies pour la première fois tel que l’avait voulu London. M. P.

Trad. de l’américain par Louis Postif et Frédéric Klein. Libretto. 192 p.

Une tombe accueillante par Michael Koryta

Il est heureux que Michael Koryta, jeune auteur talentueux de 27 ans, ait délaissé les codes du polar américain actuel – noirceur, violence – pour se tourner vers les ambiances des années 1940-1950. Car Une tombe accueillante, qui rappelle les romans de James Cain, est une réussite : récit tendu, suspense, personnages charnus. Au premier rang desquels le privé Lincoln Perry, témoin d’un meurtre et rapidement classé suspect principal. Et plus les pages défilent, plus les choses vont mal pour ce pauvre Perry, qui creuse sa tombe avec une belle constance. Schéma classique de l’innocent pris dans un engrenage, mais que Koryta dessine avec un sens parfait du rebondissement. C’est d’autant plus efficace – il est permis de lire ce roman d’une traite – que le cauchemar de Perry se situe dans un quotidien réaliste, ce qui n’est pas sans apporter une bonne dose d’effroi supplémentaire. E. L.

Trad. de l’américain par Mireille Vignol. Points Policier, 435 p.

Cabine commune par Delphine Bertholon

Ce court roman est à la fois une récréation désopilante et un petit traité de sociologie pure : il décrit une journée édifiante dans une boutique de prêt-à-porter féminin dont la cabine d’essayage est commune à toutes (comme chez Agnès bà), uniquement à travers des dialogues.  » – Vous auriez cette veste en 44 ? – Non Madame. Elle n’existe pas. – Même dans une autre boutique ? – Non, elle n’a pas été fabriquée en 44. – Même à la boutique du Châtelet ? Ou place d’Italie ? – Elle n’existe pas, Madame. Nulle part.  » Clientes infernales, complexées, condescendantes, exhibitionnistes ou du genre  » qui-veut-tout-pareil-que-la-voisine « . Vendeuses imperturbables ou à bout de nerfs. Cabine commune restitue avec réalisme et humour l’atmosphère d’un lieu hystérique qui renvoie sans fard à bon nombre de névroses contemporaines. De l’art de faire tomber le rideau ! D’ailleurs, ça ferait une bonne pièce de théâtre. D. P.

J’ai lu, 153 p.

Un crime parfait par David Grann

Jacek Wroblewski est un officier de police de Wroclaw, catholique, opiniâtre et lecteur à ses heures. Pour les besoins d’une enquête sur le meurtre non élucidé d’un jeune homme d’affaires polonais, il va lire et relire Amok, le roman violent et passablement déjanté d’un certain Krystian Bala, grand maître de la  » mytho-créativité « . Bala est-il l’assassin ? Est-il le double de sa créature de papier, un pervers nietzschéen ? Entre deux références à Derrida, Lyotard, Wittgenstein ou Houellebecq, David Grann, 42 ans, journaliste au New Yorker, nous livre un bref  » polar postmoderne  » diablement intelligent. A lire également, du même auteur, dans la superbe petite collection à 3 euros d’Allia, Le Caméléon, sur l’un des plus grands imposteurs du xxe siècle. M. P.

Trad. de l’américain par Violaine Huisman.

Allia, 80 p.

Un jour de colère par Arturo Pérez-Reverte

C’est une tragique page d’Histoire que Pérez-Reverte tourne dans ce roman, en racontant par le menu comment la population madrilène se souleva contre les troupes napoléoniennes, le 2 mai 1808. Bouleversé par cette flambée de patriotisme, l’auteur du Maître d’escrime dépeint les moindres détails du carnage, les exécutions sommaires, la danse macabre des sabres sous la mitraille des canons, les cris des suppliciés et, au crépuscule, la pitoyable débandade des insurgés, avant que les troupes du sanguinaire Murat matent cette révolte. Une épopée de bruit et de fureur, sous la plume goyesque d’un Espagnol pas toujours inspiré, mais magistral dans ce livre-ci. A. C.

Trad. de l’espagnol par François Maspero. Points, 399 p.

Moi, Jésus par Gilbert Sinoué

Quand l’auteur du Livre de saphir prête sa plume à Jésusà Une semaine après sa crucifixion, le fils du charpentier de Nazareth, libéré par Nicodème et Joseph d’Arimathie, est placé par les Pharisiens devant une terrible alternative : l’enfermement à vie ou l’exil. Pendant ce temps, le petit monde d’Israël s’agite. Pilate, Caïphe, Hérode Antipas, Simon-Pierre, Jacques, André et les autresà Ils sont tous là, à la recherche frénétique du  » révolutionnaire  » nazaréen qui, pour éviter les fadaises des illuminés à venir, noircit les papyrus des épisodes de sa brève vie. Notre catéchisme d’antan revisité de manière romanesque et à suspense. M. P.

J’ai lu, 316 p.

Sur la plage de Chesil par Ian McEwan

Une tragédie déguisée en vaudeville, voilà ce que nous offre Mc-Ewan avec ce petit roman foudroyant qui fait revivre l’Angleterre encore très puritaine des sixties. A l’église d’Oxford, Edward et Florence se sont juré fidélité mais, quelques heures plus tard, dans une auberge douillette du Dorset, leur nuit de noces se transformera en un lamentable fiasco parce que les deux tourtereaux ne connaissent rien aux affaires de sexeà Ce naufrage nuptial, le Britannique l’orchestre avec une subtilité psychologique remarquable, comme une valse à deux temps : lune de miel, et lune de fiel. A. C.

Trad. de l’anglais par France Camus-Pichon. Folio, 180 p

Quelque chose à te dire par Hanif Kureishi

L’Anglo-Pakistanais Hanif Kureishi – né à Londres en 1954 – ne cesse de brasser des eaux troubles où surnagent névroses et secrets de famille. Cette fois, il met en scène un psychanalyste londonien, Jamal, dont le divan sert d’exutoire à une belle brochette de cinglés. Jusqu’au jour où ce ravaudeur d’âmes devra à son tour vider son sac en racontant comment il a survécu à un amour de jeunesse brutalement saccagé, et comment il s’accommode d’un quotidien pas très reluisant. Ses confessions sont à la fois drôles et pathétiques, au fil d’un roman de m£urs où l’auteur du Bouddha de banlieue dépeint l’Angleterre métissée et les milieux de l’immigration dans lesquels il a grandi. A. C.

Trad. de l’anglais par Florence Cabaret. 10-18, 570 p.

Du côté de chez Swann par Marcel Proust

Cette £uvre n’est pas exactement une nouveauté. Mais la collection Garnier-Flammarion, sur le point de célébrer son demi-siècle d’existence, a eu la bonne idée de demander à Daniel Mendelsohn, le très proustien auteur des Disparus (prix Médicis étranger 2007), d’en rédiger la préface sous la forme d’un entretien. L’essayiste américain, enfant d’une banlieue anonyme du Nouveau Monde, raconte le choc culturel ressenti en découvrant les us et coutumes de l’aristocratie française lors de sa première lecture de La Recherche. Il analyse aussi les résonances littéraires et érotiques éveillées en lui par Swann et M. de Charlus. Bref, un excellent viatique avant de se (re) plonger dans le fleuve proustien. J. D.

Garnier-Flammarion, 670 p.

L’Année de la pensée magique par Joan Didion

C’est grâce à ce récit très pudique où elle évoque la mort de son mari, l’écrivain John Gregory Dunne, foudroyé par une crise cardiaque en décembre 2003, que l’on a redécouvert Joan Didion. Au-delà des souvenirs personnels, l’Américaine explore le vertige du deuil, tout en commentant les auteurs qui ont le mieux parlé de la mort et qui l’ont aidée à l’affronter. Son arme contre l’absence et la solitude, c’est l’imagination,  » le sentiment de pouvoir contrôler les événements par la seule force de la pensée « , écrit-elle. Son livre raconte cette lutte, une ascèse à la Montaigne pour apprivoiser l’insoutenable. Et pour que la parole triomphe du silence. A. C.

Trad. de l’américain par Pierre Demarty.Le Livre de poche, 285 p.

Le Paradoxe du menteur par Martha Grimes

L’Américaine Martha Grimes est bel et bien la reine du polarà à l’anglaise ! On retrouve ici l’insolite tandem formé par Richard Jury, commissaire de Scotland Yard, et son ami Melrose Plant, un aristo so British, confronté à la disparition aussi soudaine que curieuse d’une femme et de son fils, volatilisés sans laisser la moindre trace. Seul le chien a réapparu quelques mois aprèsà Chez Grimes, on aime autant l’intrigue – ici, une étrange histoire à tiroirs – que les dialogues, savoureux, et l’ambiance province avec ses pubs, ses manoirs. Chic : une nouvelle enquête de Jury, La Maison du maître, vient de paraître aux Presses de la Cité ! D. P.

Trad. de l’américain par Dominique Wattwiller. Pocket, 475 p.

Max par Michel Quint

C’était il y a un peu plus d’un an : un romancier se mettait dans la peau d’un personnage historique, Jean Moulin, sans vague ni polémiqueà Max, le héros de Michel Quint, l’auteur d’Effroyables jardins, est donc le chef désigné de la Résistance intérieure. On le retrouve en janvier 1943, à Lyon, en compagnie d’Agathe, étudiante en histoire. Et on le suit, au fil des complots et des dissensions internes, jusqu’à la fatale arrestation de Caluire, le 21 juin de cette même année. Qui l’a trahi ? Comment a-t-il pu résister à la torture du chef de la Gestapo, Klaus Barbie ? Autour de ces interrogations, Michel Quint brosse le beau portrait d’un Jean Moulin épris de justice et de sentiments très humains. M. P.

Pocket Jeunesse, 256 p.

Le Septième Voile par Juan Manuel de Prada

A la mort de sa mère, l’Espagnol Julio Ballesteros, le narrateur, découvre que son véritable père n’est pas celui qu’il croit, mais un Français qui a combattu dans les rangs de la Résistance avant d’être frappé d’amnésie à la veille de la Libération. Pour en savoir plus sur son géniteur, qui se nomme Jules Tillon, Julio se livrera à une longue enquête qui, entre polar et roman historique, nous plonge dans la France occupée, aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale. Une fresque dont les intrigues s’entremêlent subtilement, dans le sillage de L’Armée des ombres, de Joseph Kessel. A. C.

Trad. de l’espagnol par Gabriel Iaculli. Points, 798 p.

essais Le Goût de la forêt Textes choisis par Maud Simonnot

Espace de liberté, refuge des fous, des philosophes et des sorcières, abri des amants et des hors-la-loi, théâtre des promeneurs, la forêt et ses arbres nés il y a 375 millions d’années a inspiré nombre d’écrivains. D’Ovide à Kipling, de Michelet à Dumas, de Tournier à Sépulveda, de Flaubert à Kerouac, de Vincenot à Andersen, ils ont tous chanté ses légendes, loué ses vertus ou maudit ses maléfices. Maud Simonnot, convertie dès son enfance morvanaise au charme des bois, nous entraîne dans un vert labyrinthe de textes ensorceleurs. M. P.

Le petit Mercure, 142 p.

Les Irrésistibles Recettes par Roald Dahl

La Royal Air Force mène à tout à condition d’en sortir. Le Gallois Roald Dahl (1916-1990) en est un exemple probant. A peine descendu de son cockpit, il s’adonne à l’écriture de nouvelles humoristiques et de contes pour enfants. Les Irrésistibles recettes extraites de ses récits relèvent plus de la poésie que du dictionnaire de cuisine : doigts de pieds de moustiques et £ufs de poissons frits le plus délicatement du monde, grenouilles aux pommes, boules puantes de hannetonsà Le plus irrésistible, c’est la lecture des recettes en version originale.  » In a food processor quickly blend together cod, ginger, spring onionsà  » E. H.

Trad. de l’anglais par Marie Saint-Dizier. Folio bilingue, 128 p.

Le Temps de l’espérance par Joseph Kessel

Le début du xxe siècle était une époque bénie où un patron de presse pouvait lancer à un journaliste :  » Vous avez carte blanche pour le sujet, le temps, la dépense. Mais il nous faut une enquête qui arrache le lecteur à la routine, aux soucis de chaque jour.  » De vastes zones de la Terre étaient encore inconnues, l’avion et la TSF en étaient à leurs balbutiements et les grands reporters étaient les témoins des soubresauts du monde. Tallandier a l’excellente idée de publier simultanément les trois premiers tomes de l’anthologie des grands reportages d’un maître en la matière, Joseph Kessel (1898-1979) : Le Temps de l’espérance (1919-1929), Les Jours de l’aventure (1930-1936) et L’Heure des châtiments (1938-1945). Ces textes où la subjectivité et le souci du détail sont la règle nous font revivre les guerres civiles irlandaise et espagnole, la traite négrière en mer Rouge, la vie des Russes blancs après la révolution bolchevique, Berlin à la veille de l’arrivée au pouvoir de Hitlerà Passionnant. E. H.

Tallandier, coll. Texto, 286 p.

Qu’ai-je fait ? par Anna Politkovskaïa

Assassinée à Moscou le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était grand reporter. Pour le journal Novaïa Gazeta, elle a couvert la deuxième guerre en Tchétchénie, percevant combien ce conflit en apparence périphérique révélait sous un jour cru la société russe et le système Poutine. Ces articles, publiés entre 2000 et 2006, sont terribles, indispensables. Sobrement, elle raconte les exactions commises au nom de l’opération  » antiterroriste « , les fosses collectives – pour les soldats russes désobéissants comme pour les Tchétchènes -les mensonges d’Etat et la vérité des faits. Le style d’Anna Politovskaïa est son éthique : pas d’indignation vertueuse, mais des dates, des noms, des phrases courtes, des croquis précis de villes meurtries et de visages apeurés. L’enquête policière pour retrouver ses assassins n’a toujours pas abouti. Le dossier a été rouvert début septembre 2009  » pour complément d’information « . P. Ch.

Folio, 320 p.

Comment le peuple juif fut inventé ? par Shlomo Sand

La présence juive dans l’histoire résulte du dynamisme d’une religion qui s’est répandue dans le monde de l’Antiquité et du Moyen Age : d’où les origines multiples des Juifs. Telle est, résumée, la thèse de Shlomo Sand. En contestant les dogmes du roman national d’Israël – continuité du peuple juif depuis la Bible,  » unité éternelle « , absence de prosélytisme, etc. – l’universitaire israélien a lancé il y a deux ans un pavé dans la mare. Le livre a suscité un vaste débat en Israël, où il a été un succès de librairie. E. H.

Trad. de l’hébreu par Sivan Cohen-Wiesenfeld et Levana Frenk. Champs Essais, 606 p.

Le Tibet sans peine par Pierre Jourde

Si vous en avez assez des récits de voyage qui roulent les mécaniques, ce livre bref et drôle est pour vous. Le début donne le ton :  » Le Zanskar fait partie de ces pays qui comportent plus de montées que de descentesà  » Et c’est bien en effet l’impression que donne le récit des trois équipées au Tibet menées par Pierre Jourde. La première fois, il part sans carte, vêtu comme pour une sortie en pédalo, avec Tintin au Tibet pour seul guide. Mais l’inconscience peut se révéler une efficace porte d’entrée sur l’Himalaya. Il retournera sur ces sommets enneigés avec sa fiancée, occasion pour lui d’aborder la toujours périlleuse problématique  » sexe et randonnée « . Enfin, last but not least, Jourde nous épargne les envolées bouddhistes éthérées qui sont la plaie du genre. Merci. J. D.

Folio, 132 p.

La Condition noire. Essai sur une minorité française par Pap Ndiaye

 » Quel effet ça fait d’être un problème ?  » interrogeait l’écrivain noir américain d’origine haïtienne W.E.B. Du Bois (1868-1963). L’universitaire Pap Ndiaye a posé la même question pour engager cette étude sur la condition noire en France depuis le xviiie siècle. Décortiquant les migrations et immigrations des Ultramarins et des Africains, les répertoires du racisme anti-noir, les différentes formes de la cause noire, de la négritude de Senghor à la mémoire de l’esclavage, Pap Ndiaye a écrit un ouvrage pionnier, une  » black study  » à la française. Son indépendance de ton lui a valu la mauvaise humeur des républicains purs et durs et l’hostilité des communautaristes belliqueux. E. H.

Folio, 528 p.

Le Philosophe ignorant par Voltaire

Infatigable Voltaire ! Après avoir conspué les superstitieux et les fanatiques, il retourne son verbe affûté contre la philosophie elle-même. Entendons : la philosophie à système, sûre d’elle-même. Celle qui bâtit des maisons dans lesquelles elle ne vit pas. Contre les chimères savantes de Leibniz ou Spinoza, Voltaire propose un exercice humble et prudent du doute, faisant de l’ignorance une forme supérieure de sagesse. Le mordant de ses arguments n’a d’égal que la beauté du style :  » Esclave de tout ce qui m’environne, au lieu d’être roi, resserré dans un point, et entouré de l’immensité, je commence par me chercher moi-même.  » Régal d’intelligence, cet essai méconnu de 1766 est édité avec un excellent dossier historique. P. Ch.

GF, 152 p.

Histoire de la psychanalyse en France par Elisabeth Roudinesco

Alors que l’on célèbre le 70e anniversaire de la mort de Freud, voici réunies deux études qui ont durablement marqué l’étude du mouvement psychanalytique : celle consacrée à la réception des théories freudiennes en France de 1885 à aujourd’hui ; celle ensuite retraçant le parcours d’un homme qui renouvela complètement, dans les 1950-1960, notre lecture de Freud et fit école : Jacques Lacan (1901-1981). Pour cette nouvelle édition, l’historienne et psychanalyste Elisabeth Roudinesco n’a pas ménagé sa peine pour actualiser ses recherches. Les événements récents l’imposaient : depuis la première édition, en 1982, les attaques contre la psychanalyse ont redoublé, culminant avec la publication d’un Livre noir de la psychanalyse (2005). Elisabeth Roudinesco fait £uvre utile : on ne peut aussi facilement régler son compte à un siècle d’une riche histoire intellectuelle et médicale. P. Ch.

Le Livre de poche, 2 120 p.

Maximes et autres pensées remarquables des moralistes français par François Dufay

Les moralistes n’ont pas bonne presse. Ils seraient des  » c£urs secs et aigris « , incapables de se hisser au niveau du roman. François Dufay, ancien rédacteur en chef à L’Express, brutalement disparu l’an dernier, a voulu réhabiliter ces  » mathématiciens du c£ur  » et grands stylistes. Si elle fait la part belle aux classiques du genre – La Rochefoucauld, Chamfortà – son anthologie claire et lumineuse rassemble des traits d’esprit savoureux de nos contemporains :  » C’était un personnage balzacien, comme tout le monde  » (Scutenaire) ou encore, du terrible Cioran, cet aphorisme, l’un des préférés de François Dufay :  » Sans Bach, la théologie serait dépourvue d’objet, la Création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. « 

J. D.

Préface de Christian Makarian. CNRS Editions, 368 p.

Le Judaïsme antique par Max Weber

Certains livres d’histoire sont balayés à la moindre découverte qui effrite leurs certitudes ; d’autres demeurent malgré les innombrables corrections que leur thèse a pu susciter. Comme si, au-delà des erreurs de détail, l’historien avait su capter une vérité essentielle. Publié en 1917-1919, Le Judaïsme antique reste un sommet de la sociologie religieuse, dans la lignée des travaux antérieurs de Weber sur le protestantisme et les religions asiatiques. Des premières tribus d’Israël au mouvement pharisien du iie siècle av. J.-C., le sociologue allemand y analyse l’attachement des juifs à leur position de  » peuple paria « , faisant toujours passer leur foi avant l’intérêt économique et social. Au-delà du cas particulier des israélites, ce qui fascine Weber, c’est la force contraignante d’un grand système religieux, sa capacité à façonner les existences. Cette traduction nouvelle bénéficie d’un précieux glossaire. P. Ch.

Trad. de l’allemand par Isabelle Kalinowski. Champs-Flammarion, 760 p.

andré clavel, philippe chevallier, jérôme dupuis, emmanuel hecht, éric libiot, marianne payot et de

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