Et si on arrêtait de courir ?

Pourquoi sommes-nous si pressés ? Esclaves de la vitesse, nous ne prenons plus le temps de vivre. Un nouveau mouvement mondial, baptisé Slow, prône la lenteur pour une meilleure qualité de vie. Tentant ?

Lorgnez-vous votre montre au moins dix fois par jour ? A la caisse du supermarché, rongez-vous votre carte bancaire lorsque le client devant vous a choisi un article non étiqueté, pour lequel il faut appeler un responsable introuvable ? Dans la circulation, quand vous vous êtes enfin extirpé d’un interminable bouchon, écrasez-vous le champignon pour rattraper le temps perdu ? Vous arrive-t-il de lire le journal ou de manger devant la télévision ? Engloutissez-vous vos repas en moins de quinze minutes ? Avez-vous souvent envie de bâcler l’histoire du soir avant de coucher votre marmot ?

Si vous avez répondu oui à la plupart de ces questions, vous êtes atteint de ce que le professeur américain Larry Dossey appelait déjà, en 1982, la  » maladie du temps « . Un mal aujourd’hui universellement répandu. Dans les pays industrialisés surtout, nous sommes devenus quasi tous prisonniers du culte de la vitesse, de notre relation névrotique au temps, de cette hâte compulsive qui transforme notre vie en course permanente contre la montre, comme le lapin blanc, toujours en retard, dans Alice au pays des merveilles.

Notre impatience est devenue implacable. Le moindre contretemps nous rend furieux. Il suffit d’être ralenti par un automobiliste moins pressé que nous sur la route pour nous transformer en bête enragée au volant. Une page Internet qui se charge un peu moins rapidement que d’habitude et nous voilà près de balancer le clavier à la poubelle. Nous avons oublié ce qu’est l’attente. Au restaurant, de plus en plus de clients demandent l’addition avant même d’avoir entamé leur dessert. Même en vacances, nous succombons à la tentation de rentabiliser le temps. Nous sommes obsédés par l’idée d’en faire toujours plus toujours plus vite.

Conséquence, les cabinets médicaux sont envahis de patients atteints d’affections liées au stress : insomnies, migraines, hypertension, troubles gastro-intestinaux, problèmes dermatologiques… En 2003, détrônant le mal de dos, le stress est devenu la première cause d’absentéisme au travail chez les Britanniques. On ne prend même plus le temps de dormir. L’Américain moyen passe 90 minutes de moins dans son lit qu’il y a un siècle. Aujourd’hui, à peine 7 % des Espagnols font encore la traditionnelle siesta .

La vie à toute allure cause aussi des dégâts à la famille. Dans certains foyers, les Post-it placardés sur le réfrigérateur sont devenus le principal moyen de communication. Diverses enquêtes le montrent : un nombre croissant d’adolescents se plaignent de ne pas voir assez leurs parents. Selon des statistiques récentes, il apparaît qu’un père australien passe en moyenne huit secondes en tête à tête avec son gosse, chaque jour. Les enfants eux-mêmes jonglent désormais avec des emplois du temps dignes d’un chef d’entreprise, entre le cours de solfège, la séance d’équitation, l’entraînement de football et le dimanche chez les scouts. Significatif ? Les suicides d’adolescents sont en hausse en Occident.

Equilibre

Il paraît impossible de stopper cette spirale infernale. Et pourtant… Aujourd’hui, des rebelles tentent de résister à la tyrannie de la vitesse, dans tous les domaines : au bureau, à la cuisine, dans la chambre à coucher, dans la rue, à l’école, dans les magasins, dans les salles de sport, etc. Leur mot d’ordre : l’équilibre. Ils apprennent à lever le pied. Ils laissent de la place à la lenteur. Ils choisissent leur rythme. Et ça marche ! Plus qu’un mouvement, qui réunit déjà des millions d’adeptes de par le monde, il s’agit d’une véritable philosophie de vie. Cela ne signifie pas pour autant que tout doit se faire au ralenti. Les adversaires du  » toujours plus vite  » ne revendiquent pas un monde paresseux, sans progrès, sans avions, sans Internet.  » Nous nous battons pour déterminer notre tempo « , explique Carlo Petrini, célèbre critique gastronomique italien, l’un des principaux créateurs de la philosophie Slow.

La révolution lente est en marche. C’est l’Italie qui a ouvert la brèche en lançant le Slow Food il y a une dizaine d’années. Ce mouvement, aujourd’hui international, a récemment pris de l’ampleur, notamment en Allemagne, en France, au Japon, aux Etats-Unis et aussi en Belgique ( lire p. 36). Le Slow Food exhorte au plaisir de la table et au retour du goût. Basta les plats tout faits, vite réchauffés au micro-ondes et engloutis en quelques minutes ! Cuisiner peut être autre chose qu’une corvée. Prendre ses repas à l’aise dans un endroit calme s’avère même excellent pour la ligne, car l’estomac a alors le temps d’envoyer des signaux de satiété au cerveau.

Au lit

Du Slow Food à la Slow Life… De ce mouvement gastronomique est né le réseau des Città-Slow, soit les villes lentes, qui défendent un cadre de vie plus humain. La philosophie Slow s’est, depuis lors, étendue à plein de domaines, y compris au sport ( lire p. 37).  » Pour aller plus vite, il faut parfois être plus lent « , disait Jackie Stewart, l’ancien champion de formule 1. Même au lit, il faut se battre contre la vitesse. Les sexologues vous le diront : faire l’amour lentement procure de meilleurs orgasmes. Un peu comme un retour au tantrisme, le Slow Sex fait de plus en plus d’émules.

Idéaliste, le mouvement Slow ? Il est en tout cas moins politique et moins folklorique que le mouvement hippie qui, dans les années 1960, prônait, lui aussi, de ralentir le train de vie. Depuis l’avènement de l’ère industrielle, les résistances à la furie de la vitesse se sont multipliées. La philosophie Slow a l’avantage de s’implanter lentement mais sûrement dans toutes les strates de la société de consommation, un peu partout dans le monde. Contestataire lucide, elle ne s’élève pas contre le capitalisme économique, pourtant à l’origine du fléau de la rapidité. Mais elle démontre que, lorsque ce système s’emballe, il le fait contre son propre intérêt. La lenteur est-elle la nouvelle vitesse à adopter pour progresser ? Les convaincus sont de plus en plus nombreux, comme le constate l’enquête du journaliste canadien Carl Honoré. Publié en français cet automne, son livre Eloge de la lenteur ( lire l’entretien p. 34) est devenu un best-seller mondial. Très vite !

Th.D.

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