Et l’homme créa la Bible

Moïse a-t-il écrit la Torah ?

Mets par écrit ces paroles, car elles sont les clauses de l’Alliance que je conclus avec toi et avec Israël.  » Telle est la mission que Yahvé confie au prophète hébreu dans la Torah (le Pentateuque pour les chrétiens, c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible). Des générations de fidèles ont pris les Ecritures au pied de la lettre : Moïse, chargé par Dieu de libérer son peuple du joug égyptien et de le mener jusqu’à la Terre promise, avait bien retranscrit mot pour mot le Verbe divin. Problème : le Deutéronome, dernier ouvrage de la série, fait périr le guide spirituel des Hébreux dans la région de Moab (Deut xxxiv), à l’orée du pays de Canaan (l’actuelle Palestine), alors que son peuple est sur le point de toucher au but. Comment Moïse, si inspiré fût-il, aurait-il pu être en mesure de rédiger sa propre nécrologie ? Le personnage a sans doute existé, car,  » sans la présence d’une forte personnalité, on ne peut guère rendre compte de la naissance d’un mouvement religieux aussi original que celui d’Israël « , souligne le bibliste Bernard Renaud. Mais l’Histoire ne nous a laissé aucune trace de ce chef hébreu qui aurait vécu aux alentours de 1300 avant Jésus-Christ. D’après la Bible, Moïse – du mot égyptien mos (nouveau-né) – sauvé des eaux du Nil par la fille de Pharaon, a grandi en Egypte. Un jour, l’élu de Yahvé, membre de la tribu des Lévites, surprend un Egyptien rouant de coups un Hébreu. Il tue l’agresseur, dissimule le cadavre, mais, dénoncé par l’un des siens, il doit s’enfuir et devient berger dans le Sinaï. C’est là que Yahvé s’adresse à lui pour la première fois, d’une voix mystérieuse surgie d’un buisson enflammé :  » Je suis qui je suis.  » Après maintes péripéties, Moïse parvient à conduire son peuple hors d’Egypte, jusqu’au mont Sinaï, où Dieu lui remet les Tables de la Loi.

Une deuxième énigme surgit : si Moïse a vécu au xiiie siècle avant Jésus-Christ, et s’il est l’auteur des cinq livres qui relatent la naissance d’Israël, la Torah doit dater de la même époque. Or aucun spécialiste ne retient cette chronologie. Les exégètes estiment aujourd’hui que le Pentateuque a été couché par écrit au moment de l’exil des Hébreux à Babylone, entre 587 et 539 avant Jésus-Christ environ. Plus tôt, les populations de l’ancien Israël n’étaient pas alphabétisées. Les scribes professionnels se chargeaient de retranscrire le contenu des récits qui circulaient – les traditions orales – et qui étaient nombreux, comme l’atteste la Genèse. Les premiers chapitres bibliques reprennent ainsi le canevas d’un mythe mésopotamien ancien – la légende de Gilgamesh – dans lequel un héros en butte à un dieu malfaisant découvre l’arbre de vie et construit une arche pour échapper au déluge. Mais revenons à ces milliers d’Israélites du royaume de Juda, déportés à Babylone par le roi Nabuchodonosor. Il faut s’imaginer ces Judéens – notables, prêtres, soldats, paysans, commerçants – débarquant sur les bords de l’Euphrate, sans livres ni temple où pratiquer leur religion et perpétuer leurs rites. Sur cette terre étrangère où ils ont échoué, ces hommes et femmes veulent affirmer la vitalité de leur peuple, face aux empires assyrien et égyptien environnants, qui ne cesseront de faire peser sur eux leur férule jusqu’au iie siècle avant Jésus-Christ. Dès lors, les grands prêtres vont se lancer dans l’écriture de leur histoire en s’inspirant des souvenirs de ceux qui avaient été témoins des principaux événements de ce passé fondateur, souvenirs que la tradition avait perpétués.

Certains exégètes – peu suivis, il est vrai – soutiennent même que la Torah aurait été rédigée beaucoup plus récemment, en 230 avant Jésus-Christ. Le linguiste Yaaqov S. Kupitz, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, décèle ainsi de fortes influences grecques dans les textes. D’où il conclut que les auteurs de l’Ancien Testament vivaient probablement au moment où l’hellénisation a gagné le Proche-Orient (338 avant l’ère chrétienne). Le duel de David et Goliath (I Samuel, xvii), par exemple, rappellerait celui de Pâris et Ménélas, rapporté dans L’Odyssée. Par ailleurs, la monnaie utilisée par Jacob dans la Genèse pour acheter un terrain à Sichem (Gen., xxxiii, 19) – la qsitah, dérivé du grec kisté – n’existait pas avant l’arrivée des Hellènes.

Dès le xviie siècle, certains savants osent publiquement douter du fait que Moïse ait écrit la Torah. Après le juif Baruch Spinoza, condamné pour hérésie panthéiste par les autorités religieuses, l’oratorien Richard Simon, père de la critique biblique, suggère l’existence de plusieurs auteurs à l’origine du Pentateuque. Son intuition sera développée au xixe par Friedrich Schleiermacher. Soulignant les doublons (une même péripétie est rapportée à propos de plusieurs personnages), les versions différentes d’un même événement, dans la Genèse, par exemple, et les contradictions des Ecritures, l’exégète allemand élabore l’hypothèse dite  » documentaire « , qui demeurera très en vogue jusque dans les années 1970. En gros, la Torah serait née de la fusion – en plusieurs étapes – de deux grandes sources bien distinctes : l’écriture  » yahviste  » en cours au royaume de David, au xe siècle avant Jésus-Christ, et l’écriture sacerdotale  » élohiste « , remontant au viiie siècle avant l’ère chrétienne. Cette hypothèse a vécu. Les exégètes penchent désormais pour une rédaction relativement condensée dans le temps, au moment de l’exil.

Les versions modernes de la Bible découlent-elles d’un texte originel ?

Rien n’est moins sûr. Nous ne disposons d’aucun écrit de ce genre. Tout au plus peut-on tenter de reconstituer la ou les matrices du Pentateuque à partir des versions qui nous sont parvenues. Les exégètes s’appuient sur la Septante, la traduction grecque des Ecritures hébraïques – considérées comme sacrées par les fidèles israélites – qui fut achevée au ier siècle avant Jésus-Christ. Elaborée par les juifs d’Alexandrie afin de permettre aux jeunes générations qui ne parlaient plus l’hébreu d’accéder aux Livres saints, cette version tire son nom d’une légende. On raconte ainsi que le roi d’Egypte, Ptolémée II Philadelphe, envoya quérir six savants de chacune des 12 tribus d’Israël. Ces 72 érudits, enfermés 72 jours dans l’île de Pharos, livrèrent 72 versions identiques de l’Ancien Testament. Des versions si correctes qu’il fut jugé bon que cette £uvre restât  » comme elle était, sans la moindre retouche « . D’où l’appellation  » Septante  » (70), du latin populaire septanta.

Dans leur enquête sur les origines de la Bible, les spécialistes se fondent aussi sur la reconstitution de la Bible hébraïque, effectuée par les scribes massorètes au xe siècle après Jésus-Christ, soit près de onze siècles après la Septante. Là encore, il faut tenter de retrouver l’esprit de ce monde antique, si différent du nôtre, pour comprendre le cheminement du texte sacré. La Torah fut d’abord le fruit d’une tradition orale : les Hébreux se transmettaient de génération en génération des histoires, faites d’événements, de personnages et de Lois, qu’ils reproduisaient fidèlement. Lors du passage à l’écrit, les mots hébreux furent retranscrits sans leurs voyelles. Les Massorètes se chargèrent de les réintroduire dans la version en hébreu qui leur était parvenue au fil des siècles et qu’ils considéraient comme la  » bonne « .

Nous disposons donc de deux matériaux : d’un côté, la Septante, qui produit une version complète, avec voyelles et consonnes, de la Torah – ce qui signifie qu’au iiie siècle les juifs d’Alexandrie avaient en leur possession des écrits  » complets « . De l’autre, la version des Massorètes, qui ont effectué leur reconstitution à partir de documents  » à trous « , qu’ils ont dû compléter. Conclusion : les uns et les autres ont vraisemblablement travaillé à partir de deux textes distincts de la Torah. De fait, la version grecque comporte des pièces narratives qui ne figurent pas dans la Bible hébraïque massorétique : des fragments du livre de Job, les livres d’Esther, du Siracide ou les deux livres des Maccabées, notamment.  » Ce que l’on a longtemps pris pour des erreurs de traduction atteste en réalité l’existence, dès l’origine, d’une pluralité de textes « , explique la traductrice Dominique Barrios, chargée du secteur biblique aux éditions du Cerf pendant plus de trente-sept ans. Méprise linguistique ou source textuelle différente ? Dans le livre d’Isaïe, il est écrit :  » Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom Emmanuel.  » La restitution grecque est tout autre :  » Voici que la Vierge sera enceinteà  » (vii,14). Le mot hébreu almah (jeune fille) est devenu parthenos (vierge) dans la version de la Septante, d’où provient la Bible chrétienne. Ce glissement a permis aux Pères de l’Eglise catholique d’affirmer que Marie avait conçu Jésus sans commettre l’acte de chair. Dans ses longues tribulations, qui l’ont menée jusqu’à nous, la Bible, passée de l’hébreu au grec, puis du grec au latin dans sa version canonique, a néanmoins connu d’inévitables altérations dues aux erreurs des hommes. Les moines qui recopiaient la Vulgate en vue de fournir des manuscrits pour la catéchèse n’entendaient pas toujours bien ce qu’on leur dictait. Ils jetaient leurs vieilles copies au fur et à mesure de leurs travaux. Pareils écarts ont certainement joué pour le Nouveau Testament. Jésus parlait araméen, mais les Evangiles ont été écrits en grec, sauf celui de Matthieu, rédigé en araméen, lui, puis traduit. En outre, les plus anciens manuscrits des Evangiles dont nous disposons ne remontent qu’au ive siècle. Bref, on peut imaginer que de nombreuses variantes se sont glissées au fil des siècles. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille tailler dans la Bible à grands coups de ciseaux, au sens propre, comme le fit autrefois Thomas Jefferson. En 1804,  » en deux ou trois nuits seulement, après une journée à traiter les lettres et les paperasses de la journée « , selon ses propres mots, le troisième président des Etats-Unis entreprit d’éliminer du Nouveau Testament tous les éléments qui lui paraissaient douteux et peu conformes à sa vision du prophète galiléen. De ce grand élagage naquit un ouvrage, La Philosophie de Jésus de Nazareth.

Marc, Matthieu, Luc et Jean sont-ils les auteurs des Evangiles ?

En partie seulement. Bien d’autres sont intervenus dans la rédaction des témoignages qui forment le c£ur du Nouveau Testament. Les premiers chrétiens n’éprouvaient pas le besoin de conserver des traces écrites des actes et des paroles de Jésus. Ils gardaient en mémoire le message du Nazaréen venu, selon eux, accomplir les Ecritures et sceller la Nouvelle Alliance de Dieu avec les hommes. Convaincus de l’imminence de la fin du monde, ces fidèles juifs pratiquaient leur culte en puisant dans la Bible hébraïque les passages qui leur semblaient illustrer l’annonce du Messie et sa résurrection. Le temps passant, des communautés de chrétiens de plus en plus importantes se sont constituées tout autour de la Méditerranée (Thessaloniciens, Corinthiens, Galatesà). Il a fallu des textes pour transmettre à ces nouveaux venus une doctrine unifiée. Paul de Tarse, un juif pharisien converti au christianisme sur le chemin de Damas, fut le premier à s’atteler à la tâche, cinquante ans après la mort de Jésus. Il rédigea 21 épîtres afin de structurer les premiers cercles chrétiens – en proie aux schismes, à la débauche et aux tentations païennes – et d’y mettre de l’ordre. Persécutés par les Romains, les disciples de Jésus jugèrent plus prudent de fixer par écrit la prédication de leur Messie.

Le premier texte annonçant la  » Bonne Nouvelle  » – le terme  » Evangile  » n’apparaît qu’en 150 de l’ère chrétienne – est attribué à Marc. Il a été écrit vers 70, au moment où les légions romaines détruisirent le Temple de Jérusalem. Celui de Matthieu suivra en 80, puis celui de Luc en 90, et celui de Jean, dix ans plus tard. Les Evangiles de Matthieu et de Luc présentent de très grandes ressemblances. Or certains éléments rapportés dans leurs récits ne figurent pas dans l’Evangile de Marc, dont ils se sont pourtant fortement inspirés. La prière du  » Notre Père « , par exemple. Qu’en conclure ? Que les auteurs de ces témoignages ont puisé dans une autre tradition – orale ou écrite – perpétuant l’enseignement de Jésus. C’est la thèse dite du document Q – de l’allemand Quelle (source) – postulée par des exégètes à la fin du xixe siècle. D’autres chercheurs avancent même l’idée de six ou sept matériaux d’origines différentes.

 » La notion d’auteur n’existait pas jusqu’au début du iie siècle de notre ère, rappelle le bibliste André Paul. Ce n’est qu’à partir de cette période que l’on impute un livre unique à une figure de la tradition.  »

Chaque évangéliste appartenait à une communauté qui rapportait à sa manière l’enseignement de Jésus de Nazareth. Marc et Matthieu étaient proches des milieux juifs, Luc, des cercles hellénistiques. Jean, lui,  » le disciple que Jésus aimait « , évoluait parmi les chrétiens d’Ephèse, en conflit ouvert avec leurs frères juifs, dont ils commençaient à se démarquer.  » L’Evangile de Jean a fait, plus que tous les autres, l’objet de rédactions successives, souligne Michel Quesnel, recteur de l’Institut catholique de Lyon. Il a été enrichi par des ajouts qui ont amplifié le texte et il a fait l’objet de remaniements. On peut distinguer au moins deux ou trois couches rédactionnelles successives.  »

Les écrits des chrétiens des origines reflètent la culture du ier siècle, où les influences grecques se mêlaient au fond judaïque. Selon André Paul, les Evangiles perpétuent la tradition des biographies à l’antique, un genre né au ive siècle avant Jésus-Christ. Le personnage central apparaît sous les traits d’un héros au parcours lacunaire mais exemplaire. L’emphase et le merveilleux exaltent le récit. Mais ce n’est pas tout : les célèbres manuscrits dits de Qumran ont aussi fait la preuve que le christianisme s’était abondamment nourri de la culture judaïque antique. En 1946, trois Bédouins partis à la recherche de leur chèvre égarée découvrent au fond d’une grotte plusieurs jarres recelant des manuscrits de la Bible datant du iiie siècle avant l’ère chrétienne. Au fil des ans, 850 rouleaux – des écrits saints, pour un quart d’entre eux – sont exhumés, mais les spécialistes n’ont achevé leur reconstitution complète qu’en 2002. Merveille : ces documents correspondent, à quelques variantes près, à la Bible hébraïque traditionnelle, celle des Massorètes, qui ont visiblement bien fait leur travail. Leur profusion prouve aussi qu’au seuil de l’ère chrétienne, dans la région agricole des alentours de la mer Morte, alors prospère, la Bible juive est toujours en train de s’écrire.  » Les manuscrits dits de Qumran forment une bibliothèque, un conservatoire littéraire de la société judaïque de cette époque, souligne André Paul. Jésus a vécu et évolué au contact des divers courants d’idées, de doctrines et de pratiques qui cohabitaient deux siècles avant notre ère.  » Les rouleaux de la mer Morte présentent de troublantes résonances avec le Nouveau Testament : il y est fait mention d’un fils de Dieu appelé à régner éternellement, de la fin des temps et – grande nouveauté – d’un Messie. Ce mot ne figurait pas dans la version chrétienne de l’Ancien Testament, qui emploie à la place l’adjectif  » oint « . Avant les manuscrits de Qumran, on ignorait donc comment le terme  » Messie  » était apparu dans les écritures chrétiennes. Les tenants de la tradition hébraïque introduisirent dans leurs récits la figure du Messie, un Messie à deux visages : celui du prêtre, descendant d’Aaron, et celui du roi d’Israël, descendant de David. Le christianisme a hérité de cette antique conscience messianique.

Claire Chartier

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Le premier texte annonçant la

 » Bonne Nouvelle « , attribué à Marc,

a été écrit vers 70

« L’Evangile de Jean a fait, plus que

tous les autres, l’objet de rédactions successives »Les manuscrits de Qumran présentent de troublantes résonances avec le Nouveau Testament

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