Et l’amour, dans tout ça ?

DE JEAN SLOOVER

Les hommes viendraient de Mars. Soit. Et les femmes de Vénus. Hum: ne tomberaient-elles pas plutôt de la Lune? Car il faut être sacrément distraite pour voir en chaque mâle, comme le fait si volontiers l’humanité femelle, un enjôleur impénitent et un dragueur sans scrupule, prêt à tout pour conquérir le coeur et surtout le corps de celle sur laquelle il a jeté son dévolu. Vu du côté masculin, quoi de plus absurde, en effet, Mesdames, sachez-le, que cette croyance indéracinable qui vous fait voir les hommes comme des prédateurs audacieux auxquels il vous est si péniblement donné de résister.

C’est vrai, on vous le concède: il existe, de ce côté-ci de la barrière, quelques authentiques salopards. Il s’y agite aussi pas mal de Casanova aux petits pieds qui, appréciant la chasse, n’hésitent pas devant le mensonge, l’intimidation, voire la violence pour, chaque jour, décortiquer une bécasse et en savourer le sucafin d’accrocher un nouveau trophée à leur panoplie. Mais, pour ces viandards, combien de maladroits? Combien de balourds saturés de bonnes intentions mais dépourvus de talents? Combien d’amoureux éperdus de votre espèce mais tétanisés par vos défenses et vos distances ?

Gauches et maladroits, ils paniquent devant vos charmes et flageolent aux pieds de votre beauté. Vivant dans les affres du refus, ils n’osent vous aborder. Ou alors avec tant de craintes qu’ils se plantent à chaque coup. Voyant, dès les premiers mots qu’ils articulent, s’ouvrir devant eux le gouffre du dédain ou de la stupeur. Se croyant maudits s’ils essuient un refus ou au comble de l’exaltation si l’une ou l’autre belle accepte de faire quelques pas avec eux, dans tous les cas, leurs excès déçoivent. Et ils se voient alors, comble du malheur, souvent préférer un vulgaire rouleur de mécanique qui part à l’abordage sabre au clair. Comme si l’absence d’embarras de cette brute – tant décriée par vous pourtant – vous était plus rassurante que la candeur. Comme si la nonchalance affectée de ces « tripatouilleurs de blouses et de corsages « , leur dédain manoeuvrier contribuaient à leur charme.

« Tu t’y prenais mal avec les femmes; elles te refusaient leurs lèvres alors qu’elles s’abandonnaient tout entières à d’autres. Elles préféraient les jeunes gens rieurs, assurés, à ce garçon pitoyable dont les gestes manquaient d’élégance », se désole Pierre Sansot (1). Oui: prendre l’initiative est une opération qu’il n’est pas donné à tous les hommes d’entamer. Beaucoup, parce qu’ils ont le coeur au bord de la rupture quand ils vous approchent – car il faut bien que quelqu’un le fasse, n’est-ce pas? – ne franchissent même jamais le Rubicon. Et se contentent leur vie entière d’effleurer du bout de leurs doigts moites la chevelure divine qui pend, indolente, sur le dossier du siège qui les précède au cinéma…

Certes, nous ne sommes pas sans ressource devant la peur que nous inspirent les femmes. Ici comme ailleurs, la trouille se domine. L’habileté, le savoir-faire, qui ne sont pas seulement une question de don, mais aussi d’apprentissage, peuvent, au terme d’un lent parcours initiatique, permettre à certains de dissimuler leurs redoutables inhibitions. Mais si la séduction cesse d’être une tendre fleur bleue pour se faire stratégie militaire, tromperie guerrière, mensonge tactique sans lendemain, ne vaut-il pas mieux alors, par respect pour vous, Mesdames, y renoncer? Mais nous aimerez-vous sans masque ni bergamasque?

(1) J’ai renoncé à vous séduire, Desclée de Brouwer, 2 p.

Quand séduire devient conquérir, le mensonge et la tromperie ne sont jamais loin

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content