Et l’Amérique fit un rêve…

Alors que le Vietnam se transforme en bourbier, les campus et les ghettos s’embrasent. Les assassins de Martin Luther King et de Bob Kennedy fracasseront la promesse de renouveau. Ebranlé dans ses certitudes, le pays élit Nixon.

En 1968, l’insurrection des facs américaines contre la guerre du Vietnam, les refrains de Bob Dylan et l’hostilité des médias poussent le président Lyndon B. Johnson, successeur de Kennedy, à annoncer sa retraite après seulement quatre ans de pouvoir. Tout semble possible, même le pire. A l’autre bout du monde, dans le village vietnamien de My Lai, les soldats américains de la Charlie Company brûlent vifs femmes, enfants et vieillards. A Memphis, puis à Los Angeles, deux icônes d’une nouvelle génération éprise de renouveau, Martin Luther King et Robert Kennedy, tombent à six semaines d’intervalle sous les balles. Leur mort sonne le glas des rêves confus des sixties et annonce le retour à l’ordre imposé l’année suivante par le nouveau président républicain, Richard Nixon.

Au fil de quarante ans de questionnements, de ranc£urs, de commémorations, les Américains ont résumé 1968 comme  » l’année qui a ébranlé le monde « , celle  » où l’espoir est mort « . Car la révolte épique contre l’autorité a atteint son apogée cette année-là. Et des mythologies souriantes et pacifistes ont heurté de plein fouet de vieilles haines américaines.

Le petit conflit d’hier – un théâtre méconnu de la guerre froide, ouvert au milieu des années 1950, sous Eisenhower – avait pris de l’ampleur pendant la brève présidence de Kennedy. En 1968, la guerre se mue en plaie américaine : 1 demi-million de soldats sont sur place et le cap des 20 000 morts au combat est dépassé. La peur du service obligatoire affole tous les campus du pays. De Berkeley à Columbia, en passant par Madison (Wisconsin), en lutte contre les agents recruteurs du groupe Dow Chemical, fabricant du napalm, la nouvelle vague massive des étudiants nés avec le baby-boom étrenne ses galons de contestataire. Chaque jour, quelque 30 universités en moyenne sont occupées.

Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, en plein Nouvel An vietnamien, 67 000 Vietcongs prennent de surprise plus de 1 million de militaires sud-vietnamiens et américains. Les kamikazes de la fameuse offensive du Têt occupent la ville de Huê, ancienne capitale du pays, pour ne la rendre qu’après trois semaines de combats intenses.

Avec une candeur inimaginable aujourd’hui, l’armée laisse les correspondants de guerre filmer de bout en bout ce camouflet monstrueux à la première puissance mondiale. Le lendemain, l’Amérique tout entière, bouche bée, se rend à l’évidence malgré les appels solennels et patriotiques de Lyndon Johnson : cette guerre ne peut être gagnée.

Le président prend la mesure de son discrédit. Certes, à la mi-mars, il remporte l’élection primaire dans le New Hampshire. Mais son avance est de 250 voix seulement face à un sénateur inconnu du Minnesota, Eugene McCarthy, propulsé dans les sondages grâce à sa seule opposition à la guerre. Johnson en subit les conséquences. Le 31 mars, le loyal successeur du héros JFK, artisan, en 1965, des plus grandes réformes sociales du siècle américain et des premières lois contre les discriminations raciales, renonce à briguer un second mandat.

Le désarroi populaire et l’apparente vacance du pouvoir changent la donne. Tandis que le républicain Nixon rameute la  » majorité silencieuse  » contre la libération sexuelle et l’affront fait au patriotisme, une jeunesse hier réfractaire à la politique de papa peut hésiter à loisir entre deux candidats démocrates qu’elle adule. Les babas cool se rasent et se coiffent pour soutenir le mot d’ordre du très falot McCarthy ( » Clean for ‘Gene « ). Les campus, eux, font un triomphe à Robert Kennedy, entré en lice sur le tard et paré du prestige de son frère assassiné. Capable, cas unique dans l’histoire électorale, de brocarder le matérialisme national  » avec une ferveur pieuse digne de Martin Luther King « . Une nouvelle génération blanche, exaltée par la lutte pour les droits civiques, croit à son avènement par les urnes.

Les Noirs sont moins optimistes. Le 8 février, à Orangeburg (Caroline du Sud), une manif contre un bowling qui réserve l’accès aux Blancs est réprimée par la police locale : 3 morts, 27 blessés. Face à la brutalité des partisans de l’ordre, la contestation non violente de Martin Luther King perd de son crédit, supplantée par les parades martiales des Black Panthers, dont les procès en série attirent des émules de l' » autodéfense contre l’oppression par les Blancs « .

De crainte d’être marginalisé par une nouvelle génération virulente, King change de ton et entame une croisade contre la guerre et les inégalités économiques. Plus encore que ses précédentes campagnes pour le droit de vote, sa marche contre la pauvreté et pour l’emploi des Noirs suscite l’animosité de la classe ouvrière blanche. A Memphis, où il arrive à la fin de mars pour soutenir la grève des éboueurs black de la ville, la presse l’insulte et les menaces pleuvent. Il meurt le 4 avril sur la coursive du Lorraine Motel, tué par un raciste fanatique, James Earl Ray. Cette nuit-là, même les ghettos de Washington, réputés tranquilles, s’embrasent.

Six semaines plus tard, Bobby Kennedy, alors qu’il salue les employés des cuisines de l’Ambassador Hotel de Los Angeles, est assassiné par un mystérieux Palestinien nommé Sirhan Sirhan. Ce double séisme et la désespérance qui s’ensuit expliqueront en partie la dérive violente des mouvements des années 1970 – de l’Armée de libération symbionaise, qui s’est fait connaître par ses hold-up et par l’enlèvement de l’héritière Patty Hearst, à l’éphémère groupe terroriste Weather Underground.

En attendant, à la fin d’août, le trouble d’une nation entière se reflète dans la provoc nihiliste et désabusée des contestataires réunis à Chicago, siège de la Convention démocrate. L’establishment du parti, craignant que le désordre ne braque l’Amérique profonde, y règle son compte au candidat antiguerre McCarthy et manigance l’investiture de Hubert Humphrey, vice-président de Johnson. Pendant ce temps-là, les manifestants se rassemblent dans Lincoln Park.

Après maintes distributions de LSD, séances d’amour libre sur les pelouses, et après avoir hissé un drapeau du Nord-Vietnam communiste dans le parc, leur manif pacifique se solde par une répression sauvage : 600 arrestations, plus de 100 personnes hospitalisées.

La violence des images accroît la désillusion de la gauche américaine et la frayeur de la classe moyenne devant le chaos. Les temps changent. Le 16 octobre, à la remise des médailles des Jeux olympiques de Mexico, deux athlètes noirs, Tommie Smith et John Carlos, osent lever le poing pendant l’hymne national américain en hommage à Martin Luther King. Leur carrière est brisée. Il leur faudra des années, après leur retour, sous les huées, aux Etats-Unis, pour retrouver le moindre emploi.

Le camp de la loi et de l’ordre a repris des forces. Nixon, en novembre, emporte d’un cheveu la Maison-Blanche contre Humphrey. Ses conseillers l’enjoignent  » de diviser l’Amérique et de s’emparer du plus gros morceau « . Peut-on imaginer pire cynisme ?  » George W. Bush, dans le genre, n’a pas fait mieux, s’insurge le Pr Marshall Berman. 1968 aura au moins eu raison de la guerre, mais c’est avant tout une année où des gens bien sont morts. Et où les crapules ont gagnéà « 

Philippe Coste

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