Et la Belle Epoque se termina en boucherie

Economie fleurissante, pays montré en exemple par ses voisins, la Belgique d’avant-guerre affiche une insouciante prospérité. Elle n’entend pas venir les orages qui grondent dans le lointain

C’était probablement un temps où Bruxelles chantait… Probablement un temps où, riche de son charbon, de sa métallurgie et de sa colonie, la Belgique peut s’enorgueillir d’appartenir aux nations de pointe. Le bel optimisme de ce début de siècle cache toutefois mal une industrialisation réussie sur le dos des travailleurs – abondants, sous-payés et soumis à de longues journées de travail – et les premiers signes d’un essoufflement des marchés de l’acier et du charbon. Hormis quelques rares intellectuels, les Belges, retranchés derrière la sacro-sainte neutralité de leur pays, ne voient pas, dans les brasiers allumés un peu partout en Europe, les prémices du premier conflit mondial. Eclairage sur une drôle d’époque, avec l’historien Michel Dumoulin, professeur et membre de l’unité d’histoire contemporaine de l’UCL et auteur de nombreux ouvrages sur cette période.

Le Vif/L’Express : Petit pays mais grande nation. En 1906, la Belgique peut se targuer d’avoir une économie fleurissante.

Michel Dumoulin : Indubitablement, en ce début de siècle, la Belgique est une puissance industrielle qui compte. En chiffres relatifs, elle figure certainement parmi les toutes premières nations. C’est une terre d’expérience souvent citée en exemple. Une Belgique exportatrice d’un modèle que l’on vient étudier de toutes les parties du monde. Les capitaux belges engagés à l’extérieur de nos frontières sont importants. Avant-guerre, on comptait plus d’une centaine de sociétés de tramways belges installées à l’étranger. Et la liste des sociétés qui exportent nos technologies est longue.

Trois secteurs regroupent la majorité de la main-d’£uvre : la métallurgie, les charbonnages et le textile…

C’est vrai. Mais d’autres secteurs en Wallonie connaissent aussi une belle expansion. Il y a la vieille tradition de la verrerie, les chaufourniers. A ce propos, on peut dire que Carmeuse illustre bien ce patriciat qui, sur la base de techniques traditionnelles, gagne des marchés et va de l’avant. On mentionne également la soude Solvay et l’on cite souvent le secteur de l’électricité avec la création, par Edouard Empain, des Acec en 1904 ( NDLR : Ateliers de constructions électriques de Charleroi). C’est d’ailleurs le groupe Empain qui construira et gérera le métro de Paris. On lui doit également la création de la Compagnie générale des chemins de fer et tramways de Chine et la Compagnie des chemins de fer du Congo supérieur.

Une Belgique qui exporte un peu partout dans le monde, le tableau économique semble idyllique.

J’ai parfois tendance à dire que ces exemples sont, un peu, l’arbre qui cache, non pas ici la forêt, mais le désert. C’est-à-dire que, derrière les Acec, même s’il existe de remarquables artisans, les industries de l’avenir sont peu nombreuses. Ainsi, notre industrie électrique n’est certainement pas à comparer, même relativement, avec d’autres industries électriques étrangères comme celle de l’Allemagne.

D’où vient ce désintérêt pour les industries  » de pointe  » ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un désintérêt. Selon moi, le problème provient plutôt d’une réticence des milieux financiers, et plus particulièrement de l’institution qui tient une bonne partie des moyens entre ses mains, à savoir la Société générale, à prendre des risques. Il est vraisemblable qu’un certain conformisme a conduit à la poursuite de l’exploitation de la sidérurgie et des charbonnages sans suffisamment se préoccuper d’investir dans les secteurs d’avenir, comme l’automobile ou l’aviation. Ce pari-là n’a pas été relevé en Wallonie.

Ce manque de vision est facile à déceler a posteriori. Existait-il déjà à l’époque des signes tangibles d’un possible ralentissement des vieilles industries ?

Déjà en 1905, la Wallonie fait l’objet d’une mise en garde quant aux premiers signes de régression. Un professeur d’économie de l’université de Liège, à l’occasion de l’un des premiers congrès wallons, lance un cri d’alarme et parle d’un déclin wallon et d’une amorce de transfert économique de la Wallonie vers la Flandre. Au même moment, Lodewijk De Raet, qui est dans l’histoire du Mouvement flamand une personnalité intellectuelle non négligeable, se prononce en faveur d’une sorte d’organisation et de mise en valeur des capacités économiques de la Flandre.

Quelles sont ces capacités économiques ?

Il y a ce précieux outil d’ouverture au monde qu’est le port d’Anvers. Et des entreprises d’avenir qui montent, comme Gevaert (à présent Agfa-Gevaert) ou Minerva (construction automobile). Il existe également un important artisanat structuré, un peu à la manière des corporations de métiers, ainsi que de petites PME urbaines spécialisées dans la transformation. Sans oublier le Boerenbond, créé en 1890, qui, en plus d’être une organisation professionnelle et de formation des agriculteurs, se transforme aussi en artisan d’une politique de l’épargne, de mutualisation, qui débouchera notamment sur la création de la caisse d’épargne Cera. En Wallonie, ce type d’organisation, bénéfique à l’esprit d’entreprise, existe beaucoup moins.

Encore astreints à des conditions de travail déplorables, on peut imaginer que les travailleurs ont des préoccupations plus terre à terre.

Pas seulement. Parmi les revendications du prolétariat, il y a la question du suffrage universel. On parle également beaucoup d’un service militaire universel, à savoir un service obligatoire sans distinction de classe sociale, pour au moins un fils par famille. En matière de scolarité, on milite également beaucoup pour l’enseignement obligatoire. Ces trois dossiers chauds coexistent avec des revendications plus classiques portant sur les salaires, le droit de grève et l’interdiction du lock-out patronal…

La classe politique entend-elle ces revendications ?

Les revendications du prolétariat sont essentiellement prises en compte par les socialistes et les libéraux radicaux. On a oublié aujourd’hui l’existence de cette aile gauche du parti libéral où se sont illustrés de grands ténors comme Paul Emile Janson. Pour les socialistes, il est clair qu’au nom de l’égalité et de la fraternité le suffrage universel s’impose. Mais, d’un autre côté, vu l’emprise du clergé sur les consciences, les mêmes socialistes se méfient du suffrage universel. Du coup, les premières suffragettes sont découragées par un socialisme belge très méfiant à l’égard des femmes qui pourraient voter comme le demande Monsieur le curé. Les libéraux, eux, y sont favorables. Les catholiques sont profondément divisés. Certains restent attachés comme à la prunelle de leurs yeux au vote plural ( NDLR : tous les hommes votent mais certains d’entre eux disposent, sous certaines conditions, de 2, voire 3 voix), alors que d’autres, notamment dans la démocratie chrétienne, sont gagnés à l’idée du suffrage universel. Il est intéressant de constater qu’au moment où le pouvoir majoritaire catholique diminue, on voit progresser davantage les idées démocratiques.

Quelle est la situation politique en Belgique ?

D’un point de vue politique, les catholiques sont au pouvoir. Autant du coté des socialistes que du côté des libéraux, on piaffe d’impatience aux portes du pouvoir. Les libéraux l’ont quitté depuis 1884 et le Parti ouvrier belge (POB) ne l’a jamais exercé depuis sa fondation en 1885. Cela étant, c’est à cette époque que le parti socialiste se pose des questions sur les méthodes à utiliser pour arriver au pouvoir. Est-ce que le parti était réformiste, et souhaitait-il entrer dans un gouvernement, ou, au contraire, la ligne révolutionnaire devait-elle être maîtresse ? Cette question a finalement été très vite tranchée et le POB est devenu un parti révisionniste, acceptant la participation au pouvoir. Mais cette décision a été prise dans la douleur. Nous n’avons plus aucune idée aujourd’hui de la violence de certains débats, des diatribes enflammées de l’époque.

Qu’en est-il de la société belge ?

S’il a de nombreux détracteurs et si le bon bourgeois rigole bien de Popol-le roi des Belges (qui est surtout  » Popol le roi des belles « ), le souverain reste une référence pour nos concitoyens. Sur le plan artistique, la Belgique de ce tournant du siècle est à la pointe de l’affirmation de l’Art nouveau : c’est une société qui frappe par une certaine hardiesse de pensée. Il n’en demeure pas moins qu’elle reste figée dans ses conventions et ses rites. On aspire quand même à une ouverture des fenêtres par rapport au xixe siècle. Outre Ostende, la côte prend son essor, avec de nouvelles stations balnéaires, dont la construction respecte l’environnement. On voit apparaître un goût pour le rapprochement avec la nature, un intérêt pour les activités sportives. Jusqu’en 1914, j’ai tendance à dire que la Belgique vit une Belle Epoque de deuxième classe – un peu à l’image de Bruxelles – marquée par un provincialisme qui détonne parfois avec le faste affiché par Paris, Londres, Vienne ou encore Berlin.

A propos de Berlin, quelles sont nos relations avec nos voisins allemands ?

Une grande communauté allemande réside en Belgique. On parle souvent des nurses anglaises… Chez nous, la tendance, c’est plutôt d’avoir une Fräulein, une demoiselle allemande. Paul Henri Spaak a eu comme gouvernante des jeunes femmes allemandes. Ce qui nous rappelle qu’avant-guerre l’Allemagne était considérée comme un phare au point de vue des sciences et de la culture. L’histoire est allemande, la sociologie est allemande, l’économie est allemande, la science politique est allemande… Ce qui ne veut pas dire que les Anglais ou les Français n’ont pas droit de cité. Mais il est clair qu’en Belgique la référence, c’est la culture allemande.

Sur le plan international, les tensions sont de plus en plus vives…

Depuis le début du siècle, on sent bien que l’agitation monte. Il y a la crise bosniaque. Et puis la grande crise des Balkans qui se terminera par les guerres balkaniques (1912-1913). En 1911, l’Italie s’en prend à l’Empire ottoman. Entre Belgrade et Vienne, il suffirait de pas grand-chose pour que cela éclate… Pour expliquer les années qui précèdent la Première Guerre, Jacques Willequet, éminent professeur de l’ULB, spécialiste des relations internationales, utilisait l’image d’un grand tonneau. Un baril dans lequel, de temps en temps, le Français verse une cuillère à soupe de poudre. L’Allemand ajoute une louche. D’autres pays, plus petits, y versent également des cuillères à café. Petit à petit, le tonneau se remplit de poudre. Arrive alors la petite étincelle, en l’occurrence l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, quand l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et sa femme furent assassinés.

La Belgique, dont la neutralité est reconnue par un traité international datant de 1839, est-elle prête pour une guerre ?

La Belgique ne possède pas une armée redoutable. Nous n’avons pas de marine et l’armée de terre est relativement désarmée. Avec la montée des tensions en Europe, on assistera à une course contre la montre pour renforcer les défenses des forteresses, pour améliorer l’équipement des régiments et renouveler l’artillerie. Mais, en 1914, les réformes qui ont été introduites commencent à peine à produire leurs fruits. La neutralité de la Belgique est supposée nous protéger. En principe, si nous sommes attaqués, nous devons être défendus par nos voisins, mais également par l’Autriche et la Russie.

Et puis, le 4 août 1914, les premiers escadrons d’uhlans traversent notre frontière…

Même si l’on sait qu’il existe des plans d’invasion de la France par l’Allemagne, l’opinion publique ne s’attend pas à cette guerre. Elle est convaincue – tous les nantis sont d’ailleurs partis en vacances -, que l’attentat de Sarajevo n’aura pas de répercussions chez nous. C’est tellement loin, Sarajevo… Même quand les choses se précisent vraiment, on a encore tendance à penser que si cela sent le roussi, ce n’est pas trop grave, car ce n’est que le toit du voisin qui commence à brûler. A l’arrivée des Allemands, nous sommes donc abasourdis. Et le reste de l’Europe le sera également, mais pas pour les mêmes raisons. J’ai pris le soin de consulter la presse européenne d’août 1914, et l’impression qui prévaut est que les Belges vont tirer quelques coups de feu en l’air avant de laisser passer les Allemands. La surprise est donc de taille : ce n’est pas la débandade annoncée. Les Allemands sont arrêtés devant Liège. La Meuse leur est, pour un temps, inaccessible. Leur élan est cassé net pendant quelques jours. Ce qui laisse le temps aux Anglais de débarquer et aux Français d’entrer en Belgique. Quand les Allemands sont libérés de la résistance liégeoise, c’est pour venir buter sur les Français à Charleroi et sur les Anglais à Mons. Plutôt qu’une course victorieuse vers la mer du Nord, les Allemands devront pénétrer dans la province de Luxembourg pour descendre vers la Marne, où ils s’empêtreront dans la guerre des tranchées.

Commence alors la légende du roi-chevalier…

Comme on le sait, Albert Ier profite du temps gagné par ses troupes dans la région de Liège pour se replier avec son armée derrière l’Yser. Les Alliés exigent alors que les Belges, avec l’aide des Britanniques, tentent d’occuper des positions allemandes qui sont complètement imprenables. Courageusement, le roi n’obtempère pas. Durant toute la guerre, il cherchera systématiquement à épargner la vie de ses soldats. Cet aspect très humain de son personnage sera souvent occulté par l’image du roi-soldat, du roi-chevalier terrassant le dragon allemand. C’est assez peu connu, mais en 1915, par l’intermédiaire de son beau-frère (la reine Elisabeth était d’origine bavaroise), Albert a tenté d’obtenir, sinon une paix séparée, du moins des arrangements avec les Allemands. A plusieurs reprises, le roi est actif dans la recherche de solutions pacifiques afin que cesse au plus vite la boucherie.

La boucherie pour les soldats et la disette pour le peuple… On crève de faim dans la Belgique en guerre.

L’occupation devient rapidement très dure et la Belgique éprouve énormément de problèmes pour se ravitailler. Une bonne partie des vivres proviendra essentiellement des Etats-Unis. A partir de 1917, quand les Etats-Unis entrent dans le conflit, la Belgique crève littéralement de faim. On comprend qu’à l’armistice le Belge, privé de tout, se lance avec une frénésie incroyable dans des achats de consommation. Les statistiques relatives aux importations de bière, de vins ou de tabac sont affolantes. On a dû faire la foire de manière éhontée dans la Belgique libérée. Si on peut comprendre ce comportement, il prouve surtout l’inconscience parfaite dans laquelle on se trouve sur le plan économique. La classe politique va découvrir l’inflation là où elle espère retrouver la situation d’avant-guerre. Le monde vient définitivement de changer. Ils sont peu nombreux à s’en apercevoir.

Entretien : Vincent Genot

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