Entre les lignes

Cela fait cinquante ans maintenant que Daniel Buren envahit les musées et les rues avec ses rayures. Très tôt défendu par les galeries et les collectionneurs belges, il revient à Bozar avec une exposition autobiographique qui irritera les uns et intriguera les autres. Analyse.

Avec, à son actif, plus de 600 expositions personnelles à travers le monde des musées et des galeries les plus audacieuses d’abord, les plus prestigieuses ensuite, et un millier d’interventions souvent éphémères dans les villes et les campagnes, le Français Daniel Buren, 77 ans, est devenu un incontournable de l’art contemporain. On le reconnaît à sa signature : de simples et anonymes bandes alternées de 8,7 cm de largeur. Sans surprise, ces rayures accueillent à nouveau le visiteur dès le hall du Palais des beaux-arts de Bruxelles où se tient l’expo Une fresque. Mais pourquoi cette obsessionnelle présence ? Quelles évolutions depuis les premiers manifestes des années 1960 ? Et que cherche un artiste quand il applique un  » programme  » apparemment aux antipodes de la créativité ?

L’oeuvre de Buren s’inscrit dans un refus de la subjectivité et du romantisme. Mais elle tire son origine d’un procès : celui de la peinture – entendez, celle qui, comme elle le fait depuis ses origines, raconte une histoire, qu’elle soit politique, religieuse ou personnelle. Et qui, pour développer cette fonction, a recours à toutes sortes de stratagèmes (compositions, choix des couleurs, rapports figures-fond, sources lumineuses…) comme les proposent à leur époque le surréalisme, l’abstraction lyrique, le pop art ou encore la publicité. Or, aux Etats-Unis particulièrement, des peintres s’élèvent contre l’idéologie de ces mouvements : Barnett Newman, Ad Reinhardt mais, plus encore, Frank Stella qui proposait aux spectateurs de ne voir dans ses compositions que ce qu’ils y voyaient. Ce niveau zéro de la peinture ne pouvait qu’intéresser Buren. En 1966, le contexte est révolutionnaire à la fois sur les plans politique, sociologique et artistique. Un élan qui va l’encourager à toujours plus d’audaces. Il a alors 28 ans et bien des expérimentations derrière lui. Il connaît tout des avant-gardes, qu’elles soient françaises (de Guy Debord à Jacques Villeglé et Simon Hantaï) ou américaines (de la peinture postpicturale au conceptuel naissant de Dan Flavin et Donald Judd). Son but : la mise à mort de la peinture narrative en ses divers oripeaux. C’est alors que le hasard s’invite : un jour, sur un marché, il se retrouve nez à nez avec une toile de store et ses rayures régulières. Elle lui ouvre la porte de son destin de plasticien. Trois raisons à cela.

D’abord, la composition répétitive en bandes alternées claires et plus sombres annule deux fondamentaux de toute peinture, à savoir le rapport entre fond et figure d’une part, et la rythmique hiérarchisée en temps forts et temps faibles d’autre part. Ensuite, la fabrication de la toile de store obéit à une logique industrielle, donc mécanique, éloignant de ce fait toute trace du  » geste  » créatif. Enfin, même si Buren intervient en appliquant de la couleur blanche sur la bande des extrémités, le résultat purement visuel ne contient aucune émotion, aucune histoire. Elle n’est qu’un signe. Un non-lieu. Le Français vient de sortir ses griffes : pour se faire entendre, il cherchera trois complices adeptes à leur tour du principe du geste répétitif et anonyme (Michel Parmentier, Niele Toroni et Olivier Mosset). Avec eux, Buren va multiplier les provocations, les manifestes et les scandales. Très vite, les  » rayures  » deviennent sa signature. Parallèlement, comme le fait la jeunesse révolutionnaire de ce temps, il va sortir des lieux convenus (galeries, musées) et imprimer ces mêmes rayures sur des bandes de papier qu’il collera sur des panneaux d’affichage publics.

Dès lors, ses  » peintures niveau zéro  » ne sont plus des oeuvres en soi mais des moyens, des outils. Les bandes alternées aux largeurs toujours identiques vont l’aider à révéler des lieux. Il pourra en modifier la bichromie, le format du support, la forme (mur, bandes, carré, cadre, triangle, cercle…) mais aussi la qualité du fond – choisir, ici du tissu, là du papier, là encore du béton ou du marbre. De la même façon, les zones de rayures s’accommoderont d’autres présences que celle de la surface (entre toile et drapeau) pour conquérir la troisième dimension, voire l’idée du parcours architectural (comme dans les cabanes éclatées ou non ou encore les corridors). Il arrivera aussi qu’elles disparaissent totalement au profit de plans translucides et très colorées ou encore de miroirs (les cabanes éclatées).

A Bozar, une autobiographie ?

Si les cibles sont souvent les lieux de l’art (musée, centres culturels, galeries) passant du Guggenheim de New York à la Documenta de Cassel ou encore à la Biennale de Venise, son travail expérimente aussi la perception du paysage ou de la ville, pour des réussites flagrantes (la cour du Palais royal à Paris) ou des travaux décevants (la place de la Justice à Bruxelles). Dans tous les cas, c’est moins au spécialiste ou à l’amateur d’art que Buren s’adresse désormais, mais bien au plus grand nombre. Au public, non pas de  » comprendre  » le sens des rayures, mais bien de de profiter d’elles pour appréhender d’une manière différente (et souvent critique) tel ou tel lieu…

Une fresque se présente sous trois formes, l’une d’elle étant le volumineux catalogue de type rétrospective. Dans la première partie du parcours, le visiteur est confronté à un film d’une durée de 3 h 30 qui rappelle, sans souci narratif ni chronologie, les grandes interventions souvent éphémères de Buren, réalisées aux quatre coins du monde depuis 1968. On y découvre la rigueur et l’intelligence des questions mais aussi le côté joyeux et ludique de la plupart des oeuvres. Parfois même leur tendance au décoratif. Quant au parcours proprement dit, il surprend quelque peu, mais manifeste une fois de plus avec intransigeance la  » méthode Buren « .

La première salle affiche le principe de cette exposition autobiographique très particulière. Car on n’apprendra rien ni de l’homme ni de ses rapports avec l’histoire et l’actualité. En lieu et place, il a choisi de convoquer des oeuvres d’artistes avec qui il entretient des liens. Lesquels ? Il ne nous le dira pas. Mieux : refusant toute forme de hiérarchisation, il aligne et superpose les toiles, les reliefs et les sculptures en suivant un programme on ne peut plus impersonnel : l’ordre alphabétique.

Pratiquement, cette anti-mise en scène comporte deux séquences. Sur fond de rayures au coloris printanier, on découvre ainsi dans la première et longue salle l’emplacement des oeuvres indiqué sur les murs par des surfaces vides qui reprennent les formes des tableaux. La seconde relève du jeu de piste : dans chaque salle, et cette fois sans le secours des  » rayures « , se reproduit à l’identique une séquence des murs de la première salle dans laquelle viennent s’inscrire, entre les rectangles et carrés vides, les oeuvres choisies. On y croise ainsi Cézanne, Picasso, Chagall, Penone, Hantaï, On Kawara, Broodthaers, Flavin, Beuys, soit 33 artistes incontournables pour lui, 15 artistes découverts lors de son voyage en Provence, 48 créateurs qui ont exposé avec lui et 20 autres plus jeunes. Un véritable wunderkammer.

Buren. Une fresque, au Palais des beaux-arts de Bruxelles. Jusqu’au 22 mai. www.bozar.be

A noter, une autre exposition Buren au Centre culturel de Strombeek avec, entre autres, une nouvelle création : La salle aux piliers colorés. Jusqu’au 20 mars. www.ccstrombeek.be

G. G.

L’oeuvre de Buren s’inscrit dans un refus de la subjectivité et du romantisme

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