Entre isoloirs et isolement

Enjeu des législatives : la primauté au sein du clan des radicaux. A la veille du scrutin, voyage sur les pas d’un candidat ultraconservateur, dans une République islamique où l’on est libre de voter, mais pas de choisir.

De notre envoyé spécial

Imagine-t-on sous nos latitudes un scrutin législatif ouvert aux seuls candidats certifiés MR ou PS ? Sait-on à quoi ressemble une campagne sans affiches, sans débats ni spots télévisés ? Les Iraniens, eux, savent. Appelés ce 14 mars à renouveler le Majlis (Parlement), ils ont le choix entre l’abstention et un simulacre démocratique. L’éviction, par le Conseil des gardiens de la Constitution, de 3 000 des 7 600 prétendants, réformateurs pour la plupart, dénature le combat entre les partisans du président islamo-populiste Mahmoud Ahmadinejad et ses adversaires. La mouvance modérée ne peut ainsi briguer que 120 des 290 sièges à pourvoir.

Les vrais enjeux de ce rituel électoral ? D’abord, le taux de participation, censé sur fond de bras de fer avec l’Occident mesurer l’ampleur de la riposte que mérite l' » arrogance globale  » – entendez les Etats-Unis et leurs alliés. Ensuite, la primauté au sein du clan des osulgara (les hommes de principe). En clair, la famille des durs, divisée entre les zélotes d’Ahmadinejad et les disciples d’Ali Larijani, ex-négociateur en chef du dossier nucléaire, ou de Mohammad Baqer Qalibaf, maire de Téhéran. Une certitude : tous ont l’£il rivé sur l’échéance présidentielle de 2009. Depuis le soulèvement fatal au chah, trois décennies plus tôt, l’Iran a été tour à tour le théâtre de la bataille entre la cravate laïque et le turban des mollahs, puis des bisbilles des turbans entre eux. Voici venu le temps du duel entre le treillis et le turban. D’un côté, les élites issues des rangs des Gardiens de la révolution, ou pasdaran, l’armée idéologique du régime. De l’autre, les légataires de l’idéal théocratique de Khomeini. Dont chacun, il va de soi, revendique l’héritage. Dans ce contexte, la campagne s’apparente à une tournée des mosquées et des QG, assortie de tièdes réunions, publiques ou privées. Où l’on entend plus de sermons que d’engagements. En onze instantanés, voyage au c£ur de l’Iran profond, dans le sillage de l’ultraconservateur Abbas Mohammad-Doust, 46 ans, candidat à Qazvin (150 kilomètres au nord-ouest de la capitale).

Au camp de base Cette permanence fut, en 2005, celle des fantassins du  » Dr Ahmadinejad « . Il y a là Ali Karimi, 31 ans, dont quinze de militantisme.  » Mon père m’a transmis ça. Affaire de gènes. Le vote, c’est sacré. Mon premier bulletin, je ne l’ai glissé qu’après avoir fait mes ablutions, comme à l’heure de la prière.  » Ali le précoce admet que la supplique du 14 mars est d’ores et déjà exaucée :  » Le Conseil des gardiens n’a retenu que les aspirants députés loyaux au précepte du primat absolu des religieux. Et au sommet du système, Son Eminence le Guide suprême veille.  » Allusion à l’ayatollah Ali Khamenei, successeur de l’imam Khomeini.

Vers 11 heures, le candidat rejoint l’équipe. Natif d’Abyek, non loin d’ici, Abbas Mohammad-Doust est un fonctionnaire affable à la barbe plus sel que poivre, aux lunettes sages et à la mise austère. Un néophyte ? Oui et non. Certes, lui n’a jamais postulé au moindre mandat électif. Mais il fut pressenti pour le poste de gouverneur. Mieux, sa triple casquette au ministère de l’Eau et de l’Electricité – conseiller juridique, superviseur du recrutement, chef du tribunal disciplinaire interne – lui confère une enviable assise. A l’en croire, il lui a fallu, avant de descendre dans l’arène, obtenir le  » consentement  » de Madame et celui de ses trois enfants, pour le moins réticents :  » Un psychologue et un mollah les ont convaincus qu’il n’est de meilleure prière à Dieu que le service du peuple. « 

Quelque peu sur ses gardes, Abbas s’en remet aux avis que lui chuchote à l’oreille son frère cadet et  » conseiller pour la jeunesse « . Lequel l’abreuve aussi de billets griffonnés à la hâte. Notamment quand il est question des piètres performances économiques d’Ahmadinejad, élu après avoir juré d' » apporter l’argent du pétrole sur la table des humbles « . Réplique du tandem :  » Il n’a jamais vraiment dit ça. D’ailleurs, les Iraniens attachent plus d’importance à son aura qu’à leurs tracas quotidiens.  » Voire. Invité à égrener ses priorités, l’aîné invoque la lutte contre l’injustice, l’inflation et le chômage. Pour un peu, on oublierait que ses amis ont investi le Majlis en 2004, un an avant de conquérir la présidence.

QG conjoint Les électeurs de Qazvin se voient offrir deux scrutins pour le prix d’un. Ils élisent leurs quatre députés, mais aussi, à la faveur d’une partielle, un dignitaire délégué à l’Assemblée des experts, l’instance cléricale chargée de désigner le Guide. Les deux ayatollahs en lice ont droit aux posters, placardés sur des bâches fuchsia. Tandis que les candidats à la députation, condamnés à une campagne format A 4, se contentent de tracts, de dépliants et d’encarts payants dans la presse. Qu’à cela ne tienne, Abbas partage un autre QG avec Ali Islami, parent d’un imam révéré. On y apprend que, sur son lit de mort, l’illustre aïeul vanta les vertus de son jeune cousin et les mérites d’Abbas…

Fidèles frondeurs Sur le seuil de la mosquée Salahiyeh, Hussein Mouradi, poète trapu à la barbe fournie, rend grâce à Mahmoud Ahmadinejad d’avoir mis fin à l' » ère de la vulgarité et du laxisme moral « , avant de déclamer une ode à sa gloire. A l’intérieur, notre postulant peine à se faire entendre : quand l’imam lui cède le micro, une bonne moitié de l’assistance s’éclipse. Fait-il état de son expertise en matière d’électricité ?  » Ah ! c’est donc à lui qu’on doit les hausses de tarifs « , lâche, goguenard, un fidèle. Plus tard, dans un showroom en chantier du quartier d’Alvand, l’enfant du pays attaque à peine son topo qu’un retraité l’interrompt :  » Parle plus fort. On n’entend rien ! « 

Pause déjeuner Dans ce fast-food exigu, l’accueil se veut plus cordial. A l’intention du journaliste de passage, on a scotché au mur un message de bienvenue en anglais, ainsi que ce slogan :  » L’énergie nucléaire est notre droit.  » Après son bref plaidoyer, Abbas se prête au jeu des questions. Il y en aura une seule.  » Es-tu bien sûr que le Guide suprême soutient fermement notre président ?  » s’enquiert un trentenaire. Il l’est. Dès lors, un repas frugal attend Abbas et sa suite à l’étage. En guise de dessert, une nouvelle élégie du poète local.

Hommage aux Martyrs Cap sur le mausolée de Shahzadeh Hossein, fils de Reza, le huitième des douze imams vénérés du chiisme. Sur l’esplanade qui relie le sanctuaire au cimetière des Martyrs – les combattants tombés lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988) – le  » serviteur du peuple « , flanqué de l’ancien commandant provincial des pasdaran, pilier de son état-major, passe en revue les stands installés par l’armée. Ici, un canon antiaérien ; là, une cantine de campagne ; plus loin, des Jeep et des véhicules blindés en tenue de camouflage, frappés du sigle UN (Nations unies). Label insolite en ces temps d’anathèmes anti-onusiens. Clou de l’exhibition : un monument que couronne un avion de chasse grandeur nature.

 » Tous des menteurs  » Mosquée suivante ? Celle de Mahmoud-Abad, ralliée à la nuit tombée. Là, le candidat exalte le civisme électoral. Pas gagné.  » Voter ? Jamais ! grince un fripier. Tous des menteurs, qui ne pensent qu’à leurs poches. Tandis que le pouvoir d’achat des petits dégringole.  » Abbas, lui, décline son impeccable cursus révolutionnaire. Milicien dès 19 ans au sein du corps des bassiji – mobilisés volontaires – expédié sur le front irakien dix jours après son mariage, un frère tué au combat, un autre invalide de guerre, un troisième gazé. Pas de quoi, pourtant, émouvoir les gamins qui distribuent au-dehors des vignettes à son effigie.  » On espérait un dîner, grommelle l’un d’eux. Mais on n’a rien eu. « 

En attendant le Mahdi Retour à Alvand, où Abbas est l’hôte d’une confrérie piétiste £uvrant au retour du douzième imam, ou imam caché, messie du chiisme.  » Nous sommes les soldats du Mahdi. A nous de hâter sa venue.  » Dans l’immédiat, il s’agit de répondre à un partisan en quête d’instructions.  » Divisez le quartier en secteurs. Sillonnez-les. Rien ne vaut le porte-à-porte. Que ceux qui ont les moyens s’arment de l’annuaire et appellent les électeurs au téléphone, un à un. « 

 » Le commérage est un péché « 

Ce 7 mars, le marathon commence à la mosquée des femmes d’Eqbaliyeh, village avalé par l’essor urbain de Qazvin. Assis au pied du minbar – la chaire – l’orateur fait face à une houle de tchadors, d’où surgit parfois, coquelicot flottant sur une mer d’encre, le foulard rouge vif d’une fillette.  » Le commérage est un péché « , prévient une affichette plastifiée. Le commérage, pas la bonne parole.  » Si chaque s£ur en appelle dix, suggère Abbas, et que les dix font de même, la mécanique s’enclenche.  » A la sortie, une adolescente rougissante l’aborde.  » Notre association coranique manque de budget, murmure-t-elle. Si vous nous aidez, nous vous soutiendrons.  »  » Pas de problème, je le ferai avec plaisir. « 

La complainte des invalides

En son QG, le prétendant reçoit un groupe de handicapés.  » La loi qui garantit à chaque invalide un emploi est mal appliquée, concède-t-il. Nous devons corriger ça. Que vous votiez pour moi ou non, je ne vous oublierai pas.  »  » Nous serons vos ambassadeurs, acquiesce le porte-parole de la délégation. Mais il faudra tenir parole.  »  » Et agir, renchérit son voisin. Nous attendons toujours les allocations promises. « 

 » Mort à l’Amérique !  » L’équipe de campagne prend l’air. Rendez-vous à Dast-Jard, gros bourg rural. A l’heure du prêche du vendredi, les fidèles scandent sans zèle excessif des slogans qui ont l’âge de la révolution.  » Makhbar Amrika ! Makhbar Izrayil !  » Mort à l’Amérique et à Israël ! Rien à voir avec la ferveur qu’attise le récit de la mort de Hassan, fils d’Ali, le gendre du Prophète. En un crescendo théâtral, sanglots et hoquets secouent ces vieilles carcasses de terriens. A Gelzavar, autre village, Mohammad Hassan Abou Tourabi, vice-président du Majlis sortant et figure de proue des osulgara, attend Abbas le novice. Tous deux écoutent les griefs des paysans. Pénurie d’eau, coût du fourrage, absence de gazoduc, couverture sociale déficiente, exode des jeunes. Les gars du cru ont le cuir tanné, les mains calleuses et le verbe dru.  » Les prêts ne suffisent pas à bâtir une maison ! peste le plus véhément. Et le ciment coûte trop cher. Comment voulez-vous que l’on marie nos fils ?  » Coiffé du turban noir des descendants du Prophète, le n° 2 du Majlis compatit, admoneste, promet. Sous le regard respectueux de son colistier. Ici, malgré tout, le magnétisme d’Ahmadinejad opère encore.  » C’est l’un des nôtres, insiste un ancien éleveur devenu transporteur. Il vient d’une famille pauvre, comme nous. Lui nous comprend. « 

Age de pierre Au-delà de Gelzavar, la route file vers Takistan… C’est là qu’en juin 2007 un juge a ordonné la lapidation d’un homme accusé d’adultère pour avoir renoué avec son ex-femme. Lui a péri sous la caillasse. Elle attend la mort. Et l' » homme de loi  » n’a été que mollement désavoué. Qu’est-ce qu’un tel supplice, sinon le retour à l’âge de pierre ? l

l vincent hugeux. Reportage photos : javad montazeri/wpn pour le vif/l’express

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