Entre deux eaux

A quelques encablures des élections, les mandataires sont aux petits soins pour les victimes des inondations. Dans ce débordement de bonnes intentions, le meilleur côtoie la poudre aux yeux. Non, toutes les promesses ne sont pas réalistes

Ah, qu’il est doux d’avoir eu les pieds dans l’eau à l’approche des élections. Depuis que les flots en colère se sont retirés de leurs habitations, les riverains des cours d’eau sinistrés par les récentes inondations ont eu droit à une cascade de bonnes nouvelles. La première était attendue. Au vu des chutes de hallebardes enregistrées sur le sol belge (ici et là, jusqu’à 60 litres d’eau par mètre carré par heure!), le débordement des cours d’eau a été officiellement reconnu comme une calamité naturelle par le gouvernement. De 6 500 à 8 000 nouvelles demandes d’indemnisation devraient s’ajouter aux dossiers en souffrance du Fonds des calamités, décidément de plus en plus sollicité pour ce type de catastrophes. Cette fois, son fonctionnement devrait être sensiblement accéléré grâce à la mise au travail d’experts dans les communes et les provinces. Le Premier ministre, Guy Verhofstadt, espère que tous les dossiers seront bouclés dans six ou sept mois.

Sur le plan fiscal, les sinistrés seront également choyés: diverses facilités leur seront accordées pour le paiement des impôts directs, le remboursement de la TVA, etc. Avant même ces promesses fédérales, dès les premiers jours des inondations, le gouvernement wallon avait annoncé le renouvellement de dispositions adoptées au lendemain des inondations d’août dernier, destinées à hâter l’indemnisation (via des prêts sans intérêts consentis aux communes). Il a aussi débloqué en urgence 3 millions d’euros pour réparer les rues, les trottoirs, les ponts, etc. Certaines provinces, comme celle de Liège, y sont allées de leur poche. Et, enfin, plusieurs ministres en ont appelé à la « bienveillance » de leurs fonctionnaires à l’égard des citoyens sinistrés. Diable, on a connu plus de froideur administrative! Et quelle proximité entre l’élu et le citoyen, tous deux bottes aux pieds dans la gadoue!

Même si, à voix basse et hors caméra, certains « officiels » raillent cette pluie de cadeaux préélectoraux(certains inondés – pas tous! – n’ont-ils pas acquis leur bien en zone inondable à des prix nettement bradés, réalisant d’excellentes affaires immobilières?), il faut reconnaître que le gouvernement wallon a enfin pris le taureau par les cornes. Dix ans après les crues exceptionnelles de 1993, il a annoncé, pour la première fois, un véritable plan de bataille anti-inondations. Cartographie des zones inondables, réorientation des politiques d’égouttage et d’entretien des cours d’eau (dragage et curage), relevé des points noirs, préservation et restauration des zones humides (pour retenir au maximum l’eau en amont), modification des pratiques agricoles, installation de haies et de talus, etc.: le caractère intégré de ce « Plan Pluies » impressionne, tant il envisage une multitude de solutions potentielles et s’appuie sur la compétence d’experts de diverses disciplines.

Préventif,ce plan de bataille? Sans aucun doute, puisqu’il dépasse -et de loin – le seul souci d’accélérer les indemnisations. Mais le terme « prévention » prendrait son véritable relief si cette belle unanimité pouvait – aussi – s’appliquer à la lutte contre le réchauffement climatique, probablement l’une des causes principales de telles catastrophes. Or, en Belgique, cela coince à bien des égards. En attendant, au rayon des bémols, on peut se montrer sceptique sur l’échéance annoncée par tous les ministres (fédéraux comme wallons) à propos de la cartographie des zones inondables. Non, toutes les cartes ne seront pas prêtes pour la fin 2004, comme cela a été répété devant toutes les caméras. En tout cas, pas les cartes les plus précises et les plus utiles. Résultat: même s’il est voté avant la fin de la législature, le projet de loi (fédéral) sur l’intégration des risques liés aux catastrophes naturelles dans l’assurance incendie ne sera pas complètement opérationnel – voire pas du tout – avant de longues années: 2007 ou 2008, selon des sources bien informées. Voilà qui pourrait annoncer encore de gros déboursements pour le Fonds des calamités.

Quant à la toute première de ces cartes, annoncée pour mars prochain, elle existe déjà, en réalité, depuis plusieurs années. Elle attend son heure de gloire (préélectorale?) bien au chaud dans un tiroir administratif et elle ne résulte en rien d’une soudaine volonté ministérielle d’accélérer le travail. Tout fait décidément farine au moulin électoral: le plus novateur (à condition que les budgets suivent…) comme la poudre aux yeux.

Enfin, au rayon des curiosités, on retiendra ce détail piquant: deux mois à peine après avoir réduit le pouvoir de ses fonctionnaires délégués en matière d’urbanisme, voilà que le gouvernement du sud du pays les appelle à la rescousse. Une circulaire très détaillée les invite, en effet, à vérifier scrupuleusement la délivrance des permis d’urbanisme par les communes dans les zones inondables. Mais, dorénavant, sans base légale solide et en tant que simples conseillers. Les permis accordés à la légère constituent, effectivement, l’un des noeuds du problème des inondations et, pour les communes, un enjeu financier important. Mais fallait-il attendre une catastrophe pour s’apercevoir de l’importance de cette mission de contrôle? Flux et reflux de la politique…

Philippe Lamotte

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