Enquête sur Saint Nicolas

Bateliers, passeurs de gué, pharmaciens, clercs et justiciers, Russes, Lorrains, et, surtout, écoliers des régions froides vénèrent le grand Saint Nicolas, garant, par tradition séculaire, de la vertu, de l’abondance, de la justice et de la liberté. Fallait-il donc qu’il soit un homme exceptionnel !

Exploits, miracles, périples, martyre, célébrité: il aura tout connu. Pourtant, rien ne prédestinait à un tel avenir, l’enfant né en 274 au sein d’une riche famille de Patras dans l’actuelle province de Lycie, en Anatolie. Il y a 1 700 ans à peine, il menait une admirable vie d’ascète dans cette contrée semi-désertique d’Asie Mineure, quand les autorités religieuses l’ont appelé pour remplacer son oncle décédé au poste d’évêque de Myre.

En ces temps reculés, le métier présente de grands risques et Nicolas en connaîtra le prix : il convertit un nombre impressionnant d’âmes païennes aux vertus de la religion chrétienne, puis subit la persécution sous Dioclétien, avant d’être réhabilité, sous la « bénédiction » de l’empereur Constantin, qui s’était résolument rangé du côté des disciples du Christ. Néanmoins affaibli par toutes ces épreuves et par de longs pèlerinages, le brave homme s’éteint le 6 décembre 342. Sa dépouille, amputée plus tard de quelques phalanges qu’un fidèle lorrain, de retour de croisade, ramène à l’église Saint-Nicolas-de-Port, repose aujourd’hui à Bari, en Italie. Une huile noire aux vertus évidemment thérapeutiques s’écoule en permanence de sa sépulture, dit-on.

Si ces minces éléments biographiques suffisent à singulariser le personnage, il a fallu, pour le sanctifier, lui reconnaître quelques miracles. Or l’illustre évêque a fait de ce registre sa spécialité. Le premier manque un peu de magie, mais glorifie le personnage. On raconte que Nicolas de Myre se serait défait sans regret de sa colossale fortune familiale, en distribuant des pièces d’or aux plus pauvres. Trois jeunes filles de la ville auraient ainsi échappé à la prostitution à laquelle les aurait sinon vouées, la mort dans l’âme, un père noble mais ruiné. Afin de les rendre à nouveau maîtresses de leur destin, le bon évêque aurait à plusieurs reprises déposé les pièces devant le seuil de la maison ou en aurait jeté par les fenêtres de leur habitation. Une des bourses bien remplies aurait d’ailleurs atterri dans un bas de laine judicieusement accroché au bord de la cheminée. Toute ressemblance avec des traditions populaires ultérieures n’est sans doute pas fortuite…

Toujours troisUs et coutumes

Edifié sur de telles bases, à la fois populaires et religieuses, le mythe de Saint Nicolas était prêt à résister à bien des adversités. Par exemple, alors que le protestantisme a refusé les saints catholiques, Luther lui-même aurait conservé la tradition de la Saint-Nicolas dans sa propre famille. Les méandres de l’histoire (et surtout le brassage des populations au temps des croisades) lui ont permis d’étendre son influence à travers les frontières, avec une prédilection pour le bassin du Rhin et même une pointe en Sicile. Partout, mythe et célébrations ont englobé diverses coutumes locales. Ainsi, en Allemagne, Saint Nicolas se fait accompagner, dans sa tournée des cheminées, d’une robuste matrone. Celle-ci n’est autre que Frau Holle, maîtresse des nuages dans la tradition germanique, devenue protectrice du travail féminin, puis des âmes des enfants décédés. Aux Pays-Bas, Saint Nicolas emprunte la route maritime des épices pour venir célébrer son anniversaire sous les flonflons orange, en compagnie de ses serviteurs maures. Outre-Atlantique, à Nieuw Amsterdam (New York), le batave Sinterklaas devient Santa Claus et perd, en même temps que son caractère chrétien, sa mitre, sa crosse et sa grandeur d’âme.

Aujourd’hui, des rites sont encore consacrés au grand saint sur les territoires de la Belgique, des Pays-Bas, du grand-duché de Luxembourg, ainsi qu’en Lorraine française et dans certaines localités de Suisse, d’Allemagne et d’Autriche, sans oublier le sud de l’Italie, la Sicile, même, certaines régions de Russie. Les cadeaux, cependant, ne sont pas de mise partout: ils ont surtout la cote en Europe du Nord, avec des spécificités selon les régions. Pragmatiques, les Néerlandais ont avancé la surprise matinale du 6 décembre au profit d’une célébration familiale bon enfant, le 5 décembre en soirée, où poèmes humoristiques personnalisés rivalisent avec des cadeaux flamboyants pour les enfants, ou taquins pour les adultes. Malins, les Luxembourgeois ferment les écoles le 6 décembre et rassemblent les écoliers dans des cortèges municipaux. Majestueux, les Suisses de Küssnacht-am-Rigi organisent, la nuit du 6 décembre, un défilé de jeunes gens arborant de gigantesques mitres éclairées de l’intérieur. Champions de la manigance, les Belges n’hésitent pas à déplacer les célébrations, avec force histoires justificatives, au gré des préoccupations pratiques: Saint Nicolas « passe » parfois le 5 dans la matinée, s’il s’agit d’un mercredi, le 6 au soir ou le 7 au matin, quand, comme cette année, la fête tombe un vendredi et, bien souvent, le dimanche suivant chez Mamy… Partout, une pluie de friandises, des regards scintillants, le sourire complice des parents et le souvenir d’un papy à la barbe blanche souriant, indulgent et, surtout, infaillible.

Carline Taymans

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