Energies en fusion

Le mariage entre le groupe privé franco-belge Suez et la société publique Gaz de France n’a surpris que par sa précipitation. Il devrait placer le nouvel ensemble aux premiers rangs pour la bataille européenne de l’énergie. Mais l’opération ne fait pas que des heureux

C’est un record du genre. A peine quatre jours se sont écoulés entre le début de la rumeur d’une OPA hostile de l’italien Enel sur le groupe Suez et l’annonce de la fusion entre Gaz de France (GDF) et le groupe franco-belge dirigé par Gérard Mestrallet. Le nouvel ensemble – dans lequel l’Etat français gardera moins de 40 % – pèsera 52 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans l’électricité et le gaz, auxquels il faut ajouter 12 milliards dans l’eau, les ordures ménagères et l’environnement. Dès lors, Enel n’avait plus qu’à plier bagage, aussi furieuse que certains Belges, qui voient dans cette opération une  » nationalisation à la française  » de leurs centrales électriques. C’est en effet Suez qui les possède, par le biais de sa filiale Electrabel, rachetée l’an dernier. Colère, aussi, chez les syndicats français, qui dénoncent, eux, la  » privatisation de GDF « . En décidant d’envoyer une société nationale toujours détenue par l’Etat à hauteur de 80 % (GDF) à la rescousse d’un groupe privé franco-belge (Suez), le Premier ministre français Dominique de Villepin a surpris beaucoup de monde. Plus par sa rapidité de réaction que par la nouveauté de son projet. Depuis quelques années, le rapprochement était en effet devenu un sujet familier des deux maisons, rejointes en cela par les pouvoirs publics de l’Hexagone. L’inquiétude commune portait sur la flambée des prix de l’énergie, la dépendance accrue de la France, compte tenu du faible poids de ses acteurs, et les risques d’attaque en règle par des compagnies étrangères aux moyens décuplés par la hausse des prix du pétrole.

Oligopole

Au départ, on n’évoquait que des synergies entre les groupes, et les choses auraient pu en rester là. Mais Enel, qui se sentait un peu à l’étroit dans la Botte italienne, est sortie du bois. Le 22 février, il indique ainsi officiellement son intention de lancer une OPA sur Suez, faute de pouvoir obtenir une participation directe dans sa filiale belge Electrabel. L’Italien s’annonce à la porte des Français avec une force de frappe de 15 à 20 milliards d’euros. Un mois à peine après l’offensive de l’indien Mittal Steel sur Arcelor, Paris ne voulait pas prendre l’italien à la légère. Aussi ni Jacques Chirac ni Dominique de Villepin ne se sont laissé impressionner par le coup de fil de Silvio Berlusconi leur demandant de ne pas mettre de bâtons dans les roues d’Enel. Un analyste commente :  » Les pouvoirs publics français ont forcé les feux pour effacer l’impression d’impuissance qu’ils avaient donnée avec Danone, objet, l’an dernier, d’une rumeur d’OPA par l’américain Pepsi, et avec Arcelor.  » Ils peuvent aujourd’hui se féliciter du résultat. GDF obtient ainsi un accès privilégié à l’électricité bon marché du nucléaire belge d’Electrabel. En échange, il offre à Suez ses terminaux méthaniers, ses usines de liquéfaction, ses stockages et son formidable portefeuille de clients domestiques. Sur le papier, le futur groupe – dont le nouveau nom ne sera pas connu avant quelques semaines, et dont le patron sera Gérard Mestrallet – a belle allure, même si l’interventionnisme de l’Etat français peut choquer. Il devient en effet le cinquième producteur d’électricité d’Europe, le leader des services liés à l’énergie et le premier gazier européen. Ce qui lui donnera quelques arguments pour parler avec les grands producteurs de gaz comme le russe Gazprom ou la Sonatrach algérienne. De quoi voir venir, alors que commence une nouvelle phase de la grande guerre de l’électricité et du gaz en Europe.

 » Le monde de l’énergie est hautement capitalistique. A terme, il ne restera que trois ou quatre acteurs de premier plan en Europe « , explique un proche de la présidence d’Electricité de France (EDF). C’est ce que pense également Wulf Bernotat, l’orgueilleux patron de l’électricien allemand E. ON, qui vient de lancer un raid de 29 milliards d’euros sur l’espagnol Endesa. Selon lui, à terme, il ne devrait plus y avoir qu’un trio européen gagnant, formé par sa compagnie, EDF et Enel. Un cercle de happy few que Jean-François Cirelli, patron de GDF et Gérard Mestrallet comptent bien désormais élargir à leur nouvel ensemble.  » L’ouverture du marché européen de l’énergie, qui était censée introduire plus de concurrence, a provoqué l’émergence d’un oligopole « , souligne cependant Olivier Rech, économiste à l’Institut français du pétrole. Aujourd’hui, le marché est confronté à l’échéance de juillet 2007. A cette date, tous les consommateurs européens pourront choisir librement leur fournisseur. Pour limiter l’impact de cette nouvelle mise en concurrence, les grands producteurs sont forcés d’agrandir leur champ d’action en rachetant des sociétés situées dans des pays porteurs. Ainsi, alors que la croissance de la consommation électrique ne dépasse guère 1,5 % par an dans l’Europe du Nord, les prédateurs ont mis le cap sur l’Europe du Sud, qui affiche des taux de croissance supérieurs à 4,5 % par an. Demain, leur affrontement aura pour cadre les anciens pays communistes.  » Il suffit qu’un gros acteur lance l’offensive pour que les autres bougent aussi « , souligne un producteur.

Dans cette bataille sans frontières, que feront les Etats ?  » Un jour ou l’autre, ils devront dire clairement qui ils privilégient, l’Europe ou leurs champions nationaux « , souligne Dominique Finon, spécialiste des marchés électriques au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement.

Mais, pour l’heure, l’Europe n’existe vraiment que dans les cartons de la Commission. Tous les gouvernements ont eu, à un moment ou un autre et à des titres divers, la tentation d’intervenir. Ainsi, l’Espagne a pensé utiliser la golden share (droits spéciaux) qu’elle détient dans Endesa pour bloquer l’offensive d’E. ON. Finalement, elle a préféré apporter son soutien à Gas Natural après avoir renforcé la protection de son secteur énergétique. En 2002, l’Allemagne, elle, avait soutenu à bout de bras le rapprochement entre E. ON et le gazier national Ruhrgas. Cette fusion, qui anticipait les besoins actuels de commercialiser à la fois de l’électricité et du gaz, aurait pu être appliquée en France à EDF et à GDF. Mais le gouvernement l’a repoussée avec dédain. En affirmant que la Commission européenne la condamnerait d’entrée de jeu pour cause de position dominante, mais sans jamais avoir osé la présenter à Bruxelles. La palme de l’interventionnisme revient toutefois aux Italiens, qui, mécontents du raid d’EDF sur Edison en 2001, avaient voté une loi spéciale limitant les droits de vote du français à 2 %. Il aura fallu faire appel aux plus hautes instances politiques pour que l’Italie accepte de considérer EDF comme un partenaire normal. D’éventuelles turbulences italiennes seraient un moindre mal sur la longue route de ce mariage, qui ne devrait pas être célébré avant la fin de l’année 2006. D’ici là, les partenaires devront, notamment, résoudre une série de problèmes relevant du domaine de la concurrence européenne. Outre la contre-attaque d’Enel à Bruxelles, compte tenu des positions dominantes du nouvel ensemble Suez-GDF dans le gaz, la commissaire à la Concurrence, Neelie Kroes, pourrait leur demander d’introduire plus de compétition dans leur secteur, en offrant leurs terminaux côtiers, leurs stockages souterrains et une certaine quantité de gaz à d’autres vendeurs. La Commission pourrait aussi en profiter pour ôter au nouveau groupe la propriété de ses réseaux de transport en Belgique (Fluxys) et en France, pour les confier à une société indépendante.

Renoncement lamentable à la définition d’une stratégie énergétique par les pouvoirs publics, concentration excessive de la production d’électricité aux mains d’un seul groupe, limitation de la concurrence et pénalisation, à terme, des consommateurs : telles sont les principales critiques émises par le monde politique belge à l’encontre de la fusion annoncée. Pour le reste, l’opération a également ses chauds défenseurs, au premier rang desquels Albert Frère (patron du groupe Bruxelles Lambert, premier actionnaire de Suez), Etienne Davignon (administrateur de Suez) et Jean-Pierre Hansen, capitaine d’Electrabel. Tous trois saluent la cohérence positive de la fusion et insistent sur l’absence de conséquences pour Electrabel, qui occupe une position-clé dans la nouvelle entité. Dans l’ensemble, les milieux d’affaires ne s’inquiètent d’ailleurs pas trop du projet, même si celui-ci ne met pas la nouvelle entité à l’abri d’une future OPA. Du côté de Deminor, qui défend les petits actionnaires, on se montre nettement plus réservé, d’autant que les actionnaires de Suez seront lésés dans l’opération. Côté consommateurs, les associations réservent également leur réponse, craignant qu’un monopole de fait ne pénalise les utilisateurs particuliers. Savoir que l’Union européenne exigera peut-être que Suez/GDF cède certaines de des activités (comme la SPE, deuxième fournisseur belge d’électricité) ne met qu’un peu de baume au c£ur. Le gouvernement, lui, ne peut que prendre acte. Si Guy Verhofstadt rencontrera prochainement Gérard Mestrallet, notamment pour obtenir du patron de Suez/GDF qu’il respecte la pax electrica conclue lors du rachat d’Electrabel, les autorités belges n’en restent pas moins fort démunies…

Georges Dupuy, avec Jacques Gevers et Stéphane Renard

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content