En quête de justice

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Avec Trois Enterrements, Tommy Lee Jones signe un western contemporain humaniste, captivant, superbe, digne de ses grands aînés Peckinpah et Eastwood

Au palmarès du Festival de Cannes, au mois de mai dernier, il fut l’invité surprise, avec deux prix mérités (celui du meilleur acteur pour Tommy Lee Jones et celui du meilleur scénario pour Guillermo Arriaga). Trois Enterrements consacre, dès son premier film en tant que réalisateur, Tommy Lee Jones dont la face burinée, le caractère trempé, l’humour volontiers ironique sont connus du public du monde entier pour les succès hollywoodiens où il imposa sa présence et son talent d’acteur. Men in Black avait fait du rude Texan une star, Trois Enterrements le propulse d’emblée dans le cercle restreint des meilleurs réalisateurs de sa génération…

Quand, en guise de boutade, on lui dit que Trois Enterrements est  » le meilleur film de Sam Peckinpah depuis qu’il est mort « , Tommy Lee Jones éclate d’un grand rire et accepte de bon c£ur ce qui représente pour lui un vrai compliment.  » Peckinpah est un de mes cinéastes préférés, avec John Ford, Godard, Kurosawa, Clint Eastwood et Oliver Stone, explique-t-il. J’ai dû voir dix fois Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, celui de ses films qui me passionne et me touche le plus.  » Tout comme Peckinpah, Jones adore le Mexique, et c’est dans la zone frontière entre ce pays et les Etats-Unis que commence Trois Enterrements. Un cadavre est découvert par des chasseurs, en plein désert et enterré de manière sommaire. Le mort, identifié comme un certain Melquiades Estrada, sera rapidement inhumé dans le cimetière de la bourgade la plus proche, dont les autorités ne semblent guère soucieuses de mener une enquête sur les circonstances du décès. Mais Pete Perkins (joué par Tommy Lee Jones lui-même), contremaître dans un ranch des environs et ami du défunt, va vouloir dans un premier temps percer le mystère de ce qui pourrait bien être un meurtre, puis transporter le corps de Melquiades par-delà la frontière mexicaine, vers le village où il dit avoir sa famille, pour un troisième et dernier enterrement…

C’est durant l’hiver 2001 que Jones a demandé à son partenaire de chasse Guillermo Arriaga d’écrire pour lui le scénario d’un film se déroulant entre l’ouest du Texas et le nord du Chihuahua, au Mexique. Ecrivain renommé, Arriaga est notamment le scénariste des remarquables films de son compatriote Alejandro Gonzales Inarritu, Amours chiennes et 21 Grammes. Ce grand costaud, couturé de cicatrices, comme tout droit sorti d’un roman d’Hemingway, pratique volontiers la chasse à l’arc et aux flèches, au poignard aussi, mais c’est le fusil à la main, arpentant les sentiers rocailleux à la poursuite de proies parfois illusoires, que les deux hommes sont devenus amis. Arriaga s’est mis à écrire  » une histoire d’amitié et de loyauté qui transcenderait les multiples méprises entre les Etats-Unis et le Mexique, deux pays à la fois très proches et très éloignés « . Dans le script qu’il remit à Jones, ce dernier était appelé à incarner  » un homme solitaire mais d’une grande humanité, épris de justice mais pas de vengeance « .  » Ce personnage de Pete Perkins est attaché au respect de la vie humaine, de la parole donnée, poursuit Tommy Lee Jones. Il aspire à l’harmonie, à la paix. En fait, il tient un peu de l’ange, avec une dimension allégorique, même si pas religieuse car ni Guillermo ni moi n’avons voulu donner un sens religieux à notre récit. Mais notre point de vue relève de la morale au sens large : nous voulons parler de choses éternelles, importantes pour la dignité de l’homme, et dont nous craignons qu’elles soient aujourd’hui en voie de disparition.  »

La narration, dans Trois Enterrements, n’a rien de linéaire. La chronologie s’y retrouve audacieusement bousculée, sans pour autant jamais installer de confusion dans l’esprit du spectateur.  » Guillermo m’avait prévenu d’emblée qu’il se fout de la chronologie quand il écrit, commente le réalisateur, et moi ça m’allait bien puisque, dans ma tête, cette histoire voit le passé, le présent et le futur se dérouler simultanément, afin d’éclairer de différentes manières les mêmes événements pris sous des perspectives variables.  » On ne peut que penser à Rashomon, le classique de Kurosawa, en constatant comment le regard des témoins mais aussi le passage du temps influencent les versions parfois contradictoires d’une vérité difficile à cerner.

Dans tout bon film, l’histoire est aussi racontée par les rapports entre les personnages et les décors où ils s’inscrivent. Trois Enterrements ne fait pas exception à la règle, et fournit même un exemple admirable de ce constat créatif.  » Si j’ai choisi de tourner dans l’ouest du Texas, c’est d’abord parce que j’y vis, explique Jones, parce que j’aime cette région et que je voulais la photographier, car elle n’est pratiquement jamais montrée au cinéma. J’ai recherché les lieux de tournage les plus rudes, car plus rudes sont les paysages de chez moi, plus ils sont magnifiques, surtout quand on les filme avec les objectifs que j’ai utilisés, en écran large Panavision. Tourner là, et de cette façon, tenait pour moi de l’acte d’amour…  »

Un cinéaste est né

Pour capter les sauvages beautés des décors naturels élus, le cinéaste a fait appel à l’excellent directeur de la photographie anglais Chris Menges, auquel il a demandé d’aller  » jusqu’au bout des couleurs, comme le feraient un Matisse, un Godard « . Le résultat est admirable, sans jamais pour autant verser dans quelque esthétisme factice, la nature restant source vitale de toute cette beauté que les images du film exaltent.

Chef-d’£uvre ancré dans  » une société biculturelle dont les contradictions, les problèmes, les injustices ne peuvent qu’inviter à élargir son regard et à s’interroger sur l’esprit humain, sur ce qui fait l’humanité « , Trois Enterrements est presque intégralement financé par Europacorp, la puissante société de… Luc Besson.  » J’ai rencontré Luc sur un yacht aux Bahamas, je lui ai fait lire le script, il m’a dit qu’il l’aimait, il m’a promis l’argent nécessaire et m’a dit  » Bon vent ! Nous nous reverrons à la première »…  » Le rire de Tommy Lee Jones retentit encore une fois, marquant le bonheur d’un artiste désormais visible sous un jour étonnant pour ceux qui ne voyaient en lui qu’une de ces  » gueules  » westerniennes que le film de genre adore. A presque 60 ans, un cinéaste est né, dont le travail devrait, à l’exemple de celui d’un Clint Eastwood âgé lui-même de 62 ans lorsqu’il signa Impitoyable, s’épanouir encore dans l’âge mûr.

Louis Danvers

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