Eliogabalo, subversif à la scène et à la ville

Dix ans après La Calisto, René Jacobs revient vers Francesco Cavalli et son mystérieux Eliogabalo. Une découverte

A la Monnaie, du 27 avril au 12 mai (19 heures en semaine, 15 heures le dimanche).

Tél.: 070 233 939

www.lamonnaie.be

Deux écoles (au moins) s’affrontent parmi les interprètes de musique ancienne : l’une considère que tout est établi et qu’il s’agit surtout de jouer les chefs-d’£uvre mieux et plus juste, c’est la tendance Herreweghe, l’autre raffole de la recherche et se paie son lot de découvertes, Jacobs en fait partie. Non que ce dernier boude les passions de Bach ou les opéras de Mozart (ainsi qu’en attestent encore ses Nozze di Figaro fraîchement gravées), mais cela ne l’empêche pas de faire, parfois, son miel ailleurs. En 1993, l’arrivée à la Monnaie de La Callisto, de Francesco Cavalli, avait bouleversé le paysage musical belge et bientôt international : avec les constellations de Caprarolle dans le camion des décors, la production du tandem Jacobs-Wernicke a fait le tour du monde… Voici René Jacobs à la tête d’une nouvelle trouvaille : Eliogabalo, un opéra datant de 1668, inspiré par le règne aussi étourdissant que bref du jeune empereur romain. Cavalli est pratiquement dans un rôle de création. Le chef s’en explique :  » Je suis toujours intéressé par les aspects subversifs d’une £uvre et ici, ce qui m’a intrigué, c’est que cet opéra tardif appartenant à la meilleure veine du compositeur ne fut jamais créé. On sait par contre que le livret fut modifié û dans le sens d’un happy end édifiant, plus conforme aux prescriptions des jésuites de Venise û et confié à la hâte à un compositeur en vogue (Boretti) pour pouvoir être représenté durant le carnaval. Que s’était-il donc passé ? On peut évoquer plusieurs causes : un certain retour aux sources (monteverdiennes) de la musique et, partant, la désaffection d’un public avide de nouveautés, la suspicion d’une attaque du gouvernement vénitien à travers le fameux sénat de femmes instauré par Eliogabalo, l’issue inacceptable d’un régicide, etc.  » En attendant, le livret original a disparu et, pour reconstituer l’opéra sur la base des esquisses, de la musique et du second livret, René Jacobs, le metteur en scène Vincent Boussard, ainsi que Ellen Rosand et Mauro Calcagno, deux musicologues américains tout aussi passionnés par le sujet, ont mené un travail de fous…

Aujourd’hui, Eliogabalo existe dans une forme se rapprochant au plus près de l’original, et c’est une merveille :  » Je rappelle qu’avant d’être musicien, souligne Jacobs, j’étais philologue. Pour moi la musique doit être la servante du texte. Nous avons donc étudié le texte d’ Eliogabalo à l’endroit et à l’envers…  » Boussard n’en revient toujours pas :  » C’est un texte manuscrit, en vers, très difficile à déchiffrer ; nous avons passé cinq jours à ne rien faire d’autre que de compter des syllabes. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ce processus m’a permis de ressentir la façon dont René Jacobs envisageait la pièce : nous avons laissé à la musique un maximum de chances, les scènes se succèdent les unes aux autres à un rythme soutenu, dans un climat à la Shakespeare, où on ne va pas dispenser les chanteurs de faire leur métier d’acteur ! Très peu de décors et d’accessoires, et beaucoup de théâtre !  »

Boussard s’est fait une spécialité du travail physique avec les chanteurs. Les résultats obtenus, aussi bien avec les Arts Florissants ou le Jardin des Voix de William Christie qu’avec Alain Bashung, attestent d’un savoir-faire prodigieux.

Les décors sont confiés à Vincent Lemaire, qui partage avec Boussard la double expérience du théâtre et de l’opéra, et les costumes au couturier Christian Lacroix, qui avait réuni tous les suffrages dans le récent Il Re Pastore de Mozart (Monnaie).

Martine D. Mergeay

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