Le renouveau de Liège en hauteur ? " C'est plus du marketing que de l'aménagement du territoire ", estime Sophie Tilman. © debby termonia

 » Élever des tours à taille humaine « 

Sophie Tilman est urbaniste et administratrice déléguée du bureau d’études en développement territorial Pluris. Selon elle, à Liège, les tours n’ont leur place que dans certains lieux et dans une certaine mesure.

Liège peut-elle rêver en hauteur à l’infini ?

Non. Liège est une ville de vallées, la hauteur maximale d’une tour correspond donc à la crête des coteaux. A titre de comparaison, la tour des Finances est légèrement plus haute. Mais aucune étude paysagère n’a précédé sa construction. Raison pour laquelle la ville a urgemment besoin d’un outil stratégique de développement de son territoire, qui intègre notamment la notion des tours.

Y sont-elles vraiment pertinentes ?

Compte tenu de sa croissance démographique, Liège n’a pas besoin de surdensification en hauteur. Trois ou quatre tours sur des sites emblématiques suffisent. Si aujourd’hui on en parle beaucoup, c’est parce que la ville cherche son renouveau et se prend à rêver d’exister sur la carte internationale en se développant en hauteur. C’est plus du marketing que de l’aménagement du territoire.

Quels sont ces sites emblématiques ?

La tour s’intègre mieux sur des territoires de proue, aux confluents de la Meuse. Deux zones en particulier s’y prêtent : la pointe d’Outremeuse (Bavière et site Intermosane) et la porte des Ardennes, côté Chênée et dans l’axe Guillemins – Médiacité, en réponse à la tour des Finances. C’est d’ailleurs là, en lieu et place du garage Barvaux, qu’est censée s’élever la tour de Thomas&Piron, esquissée par l’architecte Rem Koolhaas.

L’architecture est centrale dans les projets de tours actuels. Une bonne chose ?

La question n’est pas tant de savoir quel architecte va réaliser la tour, mais comment il la réalisera. Soit on crée un projet de territoire en définissant un rapport entre gabarits et fonctions et en lui donnant une puissance et une allure propres à une tour ; soit on transplante une architecture déshumanisée, délocalisée, qui n’a plus aucun lien avec l’espace public et l’identité du territoire où elle est ancrée.

L’un et l’autre scénario ne servent-ils pas le même objectif : densifier la ville ?

Non. Le second s’apparente à la livraison d’un objet de promotion qui est plus le reflet de l’ego de son architecte et de son commanditaire que celui des besoins réels de ses usagers finaux et de la ville qui l’accueille. Qui va habiter à Liège au 25e étage d’une tour ? Qui va pouvoir se l’offrir, surtout, à des tarifs avoisinant les 4 000 euros le mètre carré ? Et, en amont, qui peut livrer une tour de quelque 80 000 mètres carrés d’un seul tenant, sans phasage ? Aucun promoteur ne peut s’engager dans un tel financement. C’est d’ailleurs le problème qui se pose pour la tour Barvaux.

Comment faut-il procéder, alors ?

Il faut élever des tours à taille humaine, de 10 000 à 30 000 mètres carrés – ce qui est déjà gigantesque. Mais, surtout, il est primordial d’étudier la question de l’accessibilité et d’intensifier la qualité des espaces publics. Un projet intégré dans une vision de la ville sur le long terme est défendable. Le grand public comprendra son intérêt s’il y trouve des compensations. Ce qui fait le succès de la tour des Finances, c’est surtout la rénovation des quais et la passerelle cyclo-piétonne qui l’accompagnent…

Entretien : Frédérique Masquelier

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