Les femmes-chevaux-cyborgs de Ruuptuur sont prêtes à en découdre. © Michiel Devijver

Egalité, maintenant!

Autrice du récent ouvrage Exploser le plafond. Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture, Reine Prat, qui ouvrit les yeux de la France sur les inégalités dans les arts vivants, est l’invitée de Guerrières!, le festival montois des artistes femmes.

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Dans sa cinquième conférence Etat du monde organisée dans le cadre du festival Guerrières! (1), la performeuse numérique Valérie Cordy convie Reine Prat, celle qui fit exploser «une bombe» – dixit Le Monde – sur les disparités entre hommes et femmes dans les arts vivants en France, avec un rapport au titre kilométrique mais sans équivoque: « Mission EgalitéS. Pour une plus grande et meilleure visibilité des diverses composantes de la population française dans le secteur du spectacle vivant. [Rapport d’étape n° 1]: pour l’égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité, aux lieux de décision, à la maîtrise de la représentation

Il faut qu’on arrête de nous raconter qu’ « il faut du temps » et que « ça va venir », ça ne viendra pas! Il faut prendre des mesures de rétorsion.

C’était en 2006. Soit une dizaine d’années avant que, en Fédération Wallonie-Bruxelles, des artistes comme Cathy Min Jung, Céline Delbecq et Elsa Poisot ne décident, devant le vide béant, de prendre sur leur temps de créatrices pour établir des statistiques sexuées sur les arts de la scène. En France, cette démarche pionnière émanait directement du ministère de la Culture, d’un homme en particulier, Jérôme Bouët, alors directeur de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles. «J’ai été fonctionnaire au ministère de la Culture, raconte Reine Prat, et en 2005, ce directeur m’a confié qu’il rencontrait ce problème: quand il allait dans des réunions professionnelles, il n’y avait que des hommes autour de la table. Il m’a demandé de réfléchir à la manière de pouvoir changer ça. Et par la même occasion, de réfléchir à « pourquoi nos plateaux sont si blancs ». J’ai rencontré des gens, mené des entretiens, lu de la théorie sur ces sujets et, un an plus tard, j’ai sorti un rapport, qui présentait les premières statistiques sexuées dans l’histoire du ministère de la Culture. Ça a eu un effet choc parce que, jusque-là, personne ne s’était rendu compte du problème.»

Plus de quinze ans que l'ex-fonctionnaire Reine Prat dénonce, chiffres à l’appui, les inégalités de genre dans le milieu culturel.
Plus de quinze ans que l’ex-fonctionnaire Reine Prat dénonce, chiffres à l’appui, les inégalités de genre dans le milieu culturel. © belga image

Élimination à chaque échelon

Le rapport décrivait une situation «fortement inégalitaire»: dans les directions d’institutions (des hommes dans 92% des théâtres consacrés à la création dramatique, dans 89% des institutions musicales, dans 59% des centres chorégraphiques nationaux, etc.), la «maîtrise de la représentation» (compositeurs, dramaturges, metteurs en scène, chorégraphes, etc.) mais aussi dans les moyens financiers alloués. «Il existe un système d’inégalité systémique dans le domaine des arts du spectacle, un système d’élimination, précise l’ancienne fonctionnaire. Par exemple, en danse, 96% des élèves dans les écoles sont des filles, on atteint quasi la parité dans la direction des compagnies et ça baisse encore quand on passe à la direction des Centres chorégraphiques nationaux. A chaque échelon de pouvoir, les femmes sont éliminées. Ça fonctionne avec un système de l’entre-soi: les artistes hommes se désignent les uns les autres. Un directeur d’institution, qu’il soit artiste ou pas, programmera, produira des gens plus jeunes que lui mais qui lui ressemblent.»

En 2009, Reine Prat sort un deuxième rapport, au titre long lui aussi, se terminant par «De l’interdit à l’empêchement»: «A la suite du premier rapport, j’avais continué à organiser des réunions non mixtes par réseau: avec des femmes de théâtre, des femmes chorégraphes, des musiciennes de jazz… En même temps, j’avais poursuivi les demandes de statistiques. Au bout de trois ans, je voulais rendre compte de tout ce travail accumulé et sortir les nouveaux chiffres qui prouvaient que les choses n’allaient pas du tout mieux et que, dans certains secteurs, elles allaient même moins bien.»

Dix ans plus tard, ce n’est plus un rapport que Reine Prat publie, mais un livre, élargissant le propos à l’ensemble du champ culturel et aux différents types de discriminations: Exploser le plafond. Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture (éd. Rue de l’Echiquier, 2021). Est-ce à dire que les deux rapports n’avaient pas permis de changer les choses? «Il faut bien avoir en tête qu’il n’y a pas d’évolution, même s’il peut y avoir des changements à certains moments, répond Reine Prat. Par exemple, alors que pendant longtemps il n’y a jamais eu plus de trois femmes en même temps à la direction d’un des trente-huit centres dramatiques – soit moins de 8% –, aujourd’hui, on est aux alentours des 40%. Par contre, à la direction des centres chorégraphiques, le nombre de femmes a considérablement diminué.»

L’événement du festival: Béatrice Dalle, la rappeuse Casey et Virginie Despentes présenteront Viril, une lecture musicale de textes féministes et antiracistes.
L’événement du festival: Béatrice Dalle, la rappeuse Casey et Virginie Despentes présenteront Viril, une lecture musicale de textes féministes et antiracistes. © Gilles Vidal

Reine Prat concède que si la mécanique inégalitaire se perpétue, ses deux rapports ont tout de même eu des effets positifs: «La plupart des directrices nommées depuis m’ont dit qu’elles avaient fait la démarche de poser leur candidature parce qu’elles les avaient lus. D’autres m’ont expliqué que ça leur avait fait beaucoup de bien de voir écrit, venant en plus du ministère de la Culture, ce qu’elles remarquaient, ce qu’elles vivaient tous les jours, ces situations désagréables, ces paroles inappropriées, ce mépris, etc.» Aujourd’hui, Reine Prat se dit plus «radicale». «Il faut qu’on arrête de nous raconter qu’ « il faut du temps » et que « ça va venir », ça ne viendra pas! Donc il faut prendre des mesures fermes, des mesures de rétorsion, des diminutions de subventions des institutions qui ne font pas leur travail, pour que ça change. Si on le veut vraiment, ça peut changer demain matin.»

(1) Etat du monde #5, à la Maison Folie, à Mons, le 9 mai.

Aux armes

Outre la venue de Reine Prat, un des gros rendez-vous du festival Guerrières! est bien sûr Viril, lecture musicale de textes féministes et antiracistes par Virginie Despentes, Béatrice Dalle et la rappeuse Casey, accompagnées par le groupe de post-rock Zëro. Mais l’événement montois accueille aussi la création de Métagore majeure (présenté hors les murs, à Nimy, le long des rails du chemin de fer), où deux duchesses (Pauline Desmarets et Olivia Smets) feront entendre autrement la musique aux paroles machistes de la star française Booba. Autres créatrices au programme: la chorégraphe Mercedes Dassy et les femmes-chevaux-cyborgs de Ruuptuur, l’artiviste Nora Noor pour une exposition, Camille Husson pour un atelier d’écriture érotique, ou encore les autrices et metteuses en scène Céline Delbecq et Jessica Gazon pour une lecture de textes ( Les Yeux noirs). Bon à savoir: le jeudi 12, il sera possible de presque tout voir en une seule journée.

Festival Guerrières! , à Mons, du 9 au 14 mai.

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