Du rêve au cauchemar

La faute à qui, à quoi ? Les questions douloureuses que suscite la mort de Marco Pantani devraient aussi porter sur l’essentiel plutôt que de chercher des boucs émissaires

On accuse la presse, la justice, le dopage, les médicaments, certains milieux du cyclisme, la solitude des grands champions déchus, etc. L’autopsie pratiquée sur le corps sans vie de Marco Pantani, 34 ans, découvert le soir de la Saint-Valentin dans un hôtel de Rimini, se contente, dans un premier temps, d’attribuer l’arrêt cardio-vasculaire à un £dème cérébral et à une congestion pulmonaire.

Retour en arrière. Le 5 juin 1999, la carrière sportive mais surtout la vie du  » Pirate  » viennent de basculer… Alors qu’il vient de remporter sa quatrième étape lors de cette édition du Giro, les médecins de l’UCI (Union cycliste internationale) procèdent à un contrôle sanguin inopiné des dix premiers au classement général. Le résultat ne se fait pas attendre. Il est sans appel. Pantani est le seul des coureurs contrôlés à présenter un taux d’hématocrite supérieur aux 50 % admis. Sanction immédiate : le petit coureur chauve est exclu de la course la veille de l’avant- dernière étape d’une épreuve dont la victoire finale lui était acquise. Et la série noire continuera. En 2001, une seringue contenant des traces d’insuline est découverte dans sa chambre d’hôtel après une nouvelle descente de la police italienne sur le Giro. Le champion italien crie au complot. Il sera finalement acquitté en appel, en juillet 2002.

Mais Marco Pantani, c’est surtout 36 victoires dans sa carrière professionnelle, dont 16 étapes lors du Giro et du Tour de France. Surnommé  » Elefantino  » à cause de ses grandes oreilles, il était devenu  » le pirate  » en raison de son bandana et de la boucle d’oreille qui le rendaient immédiatement reconnaissable au sein du peloton. Spécialiste de la montagne, il était capable de se débarrasser de n’importe quel adversaire dans les cols les plus escarpés ou dans les descentes les plus périlleuses. Vainqueur du Giro amateur en 1992, il s’impose en seigneur lors du Tour de France et du Giro 1998. En 2000, il remporte encore deux victoires d’étape sur la Grande Boucle, mais les observateurs sentent déjà que ce grimpeur hors pair n’est plus que l’ombre de lui-même.

L’Italie adorait son champion et il Pirato avait conquis le c£ur des amateurs du monde entier, au plus tard l’année de son doublé Giro-Tour de France, en 1998.  » Il nous a fait rêver  » : ce titre de journal résume bien le sentiment général au surlendemain de sa mort. Survoler les cimes à bicyclette et dévaler les pentes à tombeau ouvert, voilà sans doute un de ces spectacles qui nous donnent l’illusion d’échapper un peu à notre modeste condition humaine, surtout si le vélo nous apparaît comme un instrument de torture après 1 000 mètres. C’ est ainsi que nous fabriquons les dieux modernes, ces surhommes mythiques qui nous mystifient autant qu’eux-mêmes. Car ces moments de rêve et de sueur exigent, trop souvent, un prix de sang (un taux d’hématocrite artificiellement relevé ) et de larmes si l’on peut interpréter ainsi la grande déprime du champion italien déchu, passé de l’adulation à la suspicion, de la gloire à l’institut psychiatrique, des salons huppés à la solitude d’une chambre d’hôtel.  » Il y a une pression si forte qu’un sportif peut difficilement refuser de se donner tous les moyens pour grimper dans la hiérarchie « , remarquait récemment le Pr Hervé Pourtois, chargé de cours d’éthique sportive à l’UCL ( Le Vif/L’Express du 30 janvier 2004).

Aurons-nous le courage d’accepter que cette machine à créer des champions, qui s’emballe sous l’action conjuguée du public, des médias et des organisateurs d’épreuves et de spectacles, puisse tourner à un régime inférieur pour laisser aux talents la possibilité d’éclore à la régulière ? Et aux anciens champions d’arrêter la compétition sans les précipiter dans des états de toxico-dépendance dégradants. Les médailles valent-elles une vie ?

L.T.-P.S.

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