Du blues chez les bleus

Le taux de suicide chez les policiers est nettement plus élevé que la moyenne nationale. Certains au sein de la police veulent briser le tabou et comprendre pourquoi

Encore deux suicides dans la police ! Au début du mois, en milieu d’après-midi, Michel Alleman, 43 ans, enquêteur à la section financière de la police fédérale, s’est tiré une balle en pleine tête, au pied de l’immeuble bruxellois où il travaillait. Il était marié et père d’un enfant. Trois jours plus tard, également l’après-midi, Emile Hublet, 55 ans, inspecteur à la section terrorisme, trente ans de  » bons et loyaux services « , décidait, lui aussi, de mettre fin à ses jours, dans son bureau, avec l’arme d’un collègue.

Comme très souvent dans ces cas-là, la hiérarchie des deux hommes a aussitôt invoqué des problèmes personnels étrangers à la police pour expliquer ces suicides. C’est presque devenu un réflexe. Les ennuis familiaux, premiers responsables du mal être des policiers ? La grande famille des flics, elle, n’aurait donc rien à se reprocher ? Difficile, de toute façon, de faire la part des choses lorsqu’un être humain décide d’en finir avec la vie.

L’un des principaux syndicats de police, le SLFP, s’inquiète en tout cas vivement du nombre élevé de suicides au sein de la profession qui compte 40 000 personnes. Il parle d’une cinquantaine de cas depuis 2001, soit le début de la réforme des polices. En 2003, toujours selon le SLFP, il y a eu 10 suicides rien qu’en Région bruxelloise.  » Cette année-là a été une année d’effervescence sociale particulièrement lourde « , constate, sans tirer automatiquement de conclusions, Alain Ysebaert, vice-président du syndicat. Lequel a interpellé le ministre de l’Intérieur, pour lui demander une enquête approfondie sur ce phénomène.  » Les policiers qui se suicident ne le font pas tous uniquement à cause de problèmes privés, explique Ysebaert. Il ne faut pas se voiler la face. Il y a aussi des raisons professionnelles et elles sont nombreuses.  »

En effet, l’année dernière, l’inspecteur principal Philippe Poivre s’est tué dans le commissariat de la rue Auguste Danse, à Uccle. Une instruction judiciaire est en cours pour savoir s’il y a bien eu harcèlement moral de la part d’un supérieur, comme le pense la famille du défunt. A peu près à la même période, Lucien Van den Broeck, policier de la zone de Bruxelles-Capitale-Ixelles, s’est pendu après avoir déchiré sa carte de service, arraché ses épaulettes et écrit une lettre d’adieu dans laquelle il chargeait la police de Bruxelles. Malgré cela, à nouveau, des problèmes privés ont été officiellement invoqués…

Que sait-on avec certitude sur le suicide des policiers ? Le Comité permanent de contrôle des services de police, le Comité P, a déjà réalisé deux enquêtes sur le sujet, pour les périodes 1990-1997 et 1998-2000. Une troisième étude couvrant les années 2001 à 2003 est près d’être remise au Parlement. Les deux premières enquêtes nous apprennent que le taux de suicide chez les policiers est nettement supérieur à la moyenne nationale, même en considérant les tranches d’âge aptes à exercer une activité professionnelle (entre 20 et 65 ans) : le taux de suicide moyen est de 33 pour 100 000 dans la population belge adulte et de 46 pour 100 000 dans les services de police, soit une différence de 50 % !

Y a-t-il eu une explosion des suicides depuis la réforme des polices ? Le prochain rapport du Comité P le dira, mais nous pouvons d’emblée révéler que les chiffres ne semblent pas s’écarter de la moyenne enregistrée dans les années 1990, soit 19 suicides par an. En effet, 43 suicides ont été répertoriés au sein des polices fédérale et locale, dans les années 2001 à 2003, cette dernière année ayant enregistré le plus grand nombre de cas. Il n’y aurait donc pas d’incidence directe de la réforme sur les suicides.

On peut tout de même se demander pour quelle raison le taux de suicide est plus élevé chez les policiers que dans la plupart des autres professions. Le Comité P a entamé, voilà six mois, une enquête qualitative sur le sujet.  » C’est un travail de longue haleine et très délicat, confie Gilles Bourdoux, du Comité permanent. Nous essayons de rencontrer l’entourage et les anciens collègues des policiers disparus. Un rapport sur cette enquête approfondie verra sans doute le jour d’ici à deux ans.  »

En attendant, on ne peut qu’avancer des hypothèses très générales.  » Le boulot de policier est particulièrement stressant, surtout pour ceux qui interviennent sur le terrain, tente Saskia Claes, psychologue et personne de confiance pour la zone de Bruxelles-Ouest. Ils risquent leur vie, sont l’objet de beaucoup d’agressivité et reçoivent peu de retour positif, car leur profession a toujours une image assez négative. Quant à la réforme, si elle n’est pas un facteur déterminant, elle peut néanmoins avoir engendré un stress supplémentaire qui influence certaines personnes fragiles.  »

Autre question : est-ce que le fait d’avoir une arme à portée de main ne joue pas un rôle ? On sait que la simple présence d’une arme à feu dans un foyer multiplie par cinq le risque de suicide. Chez les policiers, dans deux tiers des cas, c’est l’arme de service qui est utilisée. Lorsqu’un policier manifeste un état dépressif, son arme lui est généralement retirée. En dehors de cette exception, rien n’empêche, aujourd’hui, un agent de ramener son revolver chez lui.  » De toute façon, ce n’est pas cela qui changera grand-chose, observe Alain Ysebaert. Si on interdit aux policiers de reprendre leur arme à la maison, celui qui veut se donner la mort le fera pendant ses heures de travail…  »

Reste la prévention. Au niveau de la police locale, chaque chef de corps fixe ses priorités. Dans certaines zones, comme à Bruxelles-Ouest, des psychologues accompagnent et guident le personnel en difficulté, en collaboration avec certains policiers qui sont formés pour offrir une première écoute. Ces services internes devraient exister dans toutes les zones, comme le prévoit la loi du 4 août 1996. Or, pour l’instant, ce n’est le cas que dans une zone sur trois. Quant au niveau fédéral, un stress-team a été mis en place. Mais il n’a pas été donné suite à notre demande de rencontrer cette équipe. Décidément, le suicide reste tabou dans la police…

Thierry Denoël

Il n’y a sans doute pas d’incidence directe de la réforme

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