Dix ans après, enfin la vérité ?

J ‘aurais dû faire plus pour sonner l’alarme, pour trouver des soutiens…  » Dix ans après, le cauchemar rwandais revient hanter les consciences. Celle de Kofi Annan, notamment, qui, la semaine dernière, faisait son mea culpa. Le secrétaire général des Nations unies a admis qu’il aurait dû faire davantage, début avril 1994, pour empêcher les massacres, alors qu’il était responsable des forces de paix onusiennes. Le Conseil de sécurité, Américains et Britanniques en tête, avait, à l’époque, refusé de renforcer les effectifs de la Minuar. Comme si la seule urgence était de ne rien faire. Traumatisée par le meurtre de ses dix Casques bleus, le 7 avril, la Belgique allait, de son côté, retirer son contingent de la force de l’ONU, alors que la France, elle, poursuivait ses livraisons d’armes aux extrémistes hutu de l’ancien régime, auteurs du génocide…

Au moment même où, au Rwanda, s’ouvre la commémoration du début, il y a dix ans, d’une tragédie qui a entraîné, en cent jours, la mort de près d’un million de Tutsi et de Hutu modérés, la nécessaire exploration des dessous du carnage relance les polémiques. Quatre affaires sont remontées brusquement à la surface ces jours-ci. Dans l’ordre d’entrée en scène médiatique, elles portent sur la mise en cause du général Kagame dans l’attentat qui fut le détonateur du génocide, sur les défaillances des Nations unies durant et après l’effroyable boucherie, sur le sombre passé de la France au Rwanda et sur les responsabilités dans l’assassinat des dix paras belges.

L’affaires des paras

L’ex-major Bernard Ntuyahaga, principal suspect dans ce dernier dossier, a en effet été mis à la disposition de la justice belge, qui l’a inculpé, le week-end dernier, de  » crimes de droit humanitaire international « . En perspective, un procès d’assises, au terme duquel le Rwandais risque une condamnation à perpétuité. Voilà plus de cinq ans que la Belgique réclamait à Dar es-Salaam l’extradition du major qui, par peur de la justice rwandaise, s’était livré au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), siégeant à Arusha (Tanzanie). En mars 1999, le TPIR s’était dessaisi de lui, en accord avec la Belgique. Mais il avait été arrêté aussitôt par la justice tanzanienne pour infractions aux lois sur l’immigration. En septembre dernier, le chef de la diplomatie belge, Louis Michel, s’était fait menaçant : si la Tanzanie, deuxième plus grand bénéficiaire de l’aide belge au développement après le Congo, continuait à refuser l’extradition, elle pourrait bien faire partie des pays que la Belgique comptait retirer de la liste de ses 25 pays partenaires.

Finalement ramené en Belgique, Ntuyahaga a été déféré, ce 27 mars, devant le juge d’instruction bruxellois Damien Vandermeersch, qui l’a auditionné pendant cinq heures et l’a placé sous mandat d’arrêt. Le Premier ministre Guy Verhofstadt, ancien rapporteur de la commission sénatoriale  » Rwanda « , qui se rendra au pays des mille collines du 5 au 7 avril avec les familles des soldats belges assassinés, s’est réjoui de ce dénouement. Et le sénateur Alain Destexhe (MR), à l’origine de la commission laborieusement mise en place en 1997, souligne l' » écrasante responsabilité  » de l’ex-major dans la mort des paras.

Au matin du 7 avril 1994, Bernard Ntuyahaga a arrêté son minibus à la hauteur du lieutenant Thierry Lotin et de ses hommes, coupés de tout et en difficulté à Kigali. Il a proposé de déposer les Belges, préalablement désarmés, au camp Kigali, leur promettant la vie sauve, parole d’officier. Selon le procureur du TPIR, ils y seront massacrés par des soldats rwandais en présence du major, qui n’aurait rien fait pour les en empêcher.  » C’est même lui qui paraît avoir lancé la rumeur qui va coûter la vie aux dix paracommandos « , rapporte le Pr Filip Reyntjens, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs à l’université d’Anvers ( Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l’Histoire, Cedaf, 1995). Le bruit courait en effet que les Belges faits prisonniers avaient participé à l’attentat de la veille au soir contre l’avion du président Habyarimana.

Qui a tiré ?

Depuis dix ans, la même question revient sans cesse : qui a commandité cet attentat ? Au-delà des  » convictions intimes « , on attendait qu’une investigation apporte une réponse fondée sur des preuves. Deux camps se sont toujours opposés : selon les uns, ce serait un groupe hutu extrémiste proche de la femme du président Habyarimana qui aurait perpétré l’assassinat de ce dernier. Hutu radical lui-même, Habyarimana semblait néanmoins résigné à appliquer l’accord de paix d’Arusha qui prévoyait un large partage du pouvoir avec le Front patriotique rwandais (FPR), le parti des réfugiés tutsi. Option inacceptable pour les durs de son régime, dont le coup d’Etat était soigneusement planifié. C’est notamment la thèse du général Dallaire, dans son livre J’ai serré la main du diable (éd. Libre Expression, 2003).

Selon l’autre camp, c’est le FPR qui aurait pulvérisé le Falcon présidentiel, prenant donc, sciemment, le risque d’exposer ses  » frères tutsi de l’intérieur  » à une mort quasi certaine, tant la situation était explosive. Les défenseurs de cette version des faits estiment que le général Kagame comptait sur le chaos provoqué par la disparition du chef de l’Etat pour reprendre la guerre et s’emparer du pouvoir.

Après six années d’enquête sur cette affaire, le juge d’instruction français Jean-Louis Bruguière vient de conclure à la responsabilité du FPR. Kagame est ainsi désigné comme le principal responsable de cet attentat, en tête d’une liste de dix officiers supérieurs. Le magistrat, qui fonde ses accusations sur des témoignages de dissidents du FPR et sur des dizaines de commissions rogatoires, aurait identifié également les tireurs des deux missiles sol-air SA 16, de fabrication soviétique, que l’Ouganda aurait livrés aux rebelles tutsi. Est-ce un hasard si les conclusions de cette enquête ont été révélées, par le journal Le Monde, à moins d’un mois du 10e anniversaire du génocide ? Un conseiller de Jacques Chirac a assuré au quotidien français qu’une consigne avait été passée au juge Bruguière pour qu’il ne saisisse pas, dans l’immédiat, le parquet de Paris. C’est en effet ce dernier qui décidera éventuellement de lancer des mandats d’arrêt internationaux contre une dizaine des plus hauts responsables du pouvoir actuel à Kigali, à l’exception de Kagame, qui jouit de l’immunité reconnue aux chefs d’Etat en exercice.

Pour la sociologue Claudine Vidal, spécialiste du Rwanda, la culpabilité présumée de Kagame ne  » changera rien au fait que le massacre systématique des Rwandais tutsi avait été conçu et préparé depuis des mois par des politiciens, des militaires et des autorités territoriales déterminés à la politique du pire « . On peut craindre, en effet, que les derniers rebondissements médiatiques réactivent des discours révisionnistes qui font de la fureur populaire, provoquée par la mort du président Habyarimana, le seul ressort de la tragédie. La justice internationale et, en Belgique, la commission sénatoriale  » Rwanda  » ou encore le procès, à Bruxelles, des quatre Rwandais de Butare accusés de génocide ont démontré que l’extermination des Tutsi n’a pas été un processus impersonnel et inorganisé.  » Les comités Interahamwe, qui rassemblent des extrémistes hutu, se mettent en place en 1992 et le projet des massacres arrive alors à maturité, rappellent Arnaud Zacharie et François Janne d’Othée ( L’Afrique centrale dix ans après le génocide, Labor, 2004). Quand survient l’attentat, le projet de tuer tous les Tutsi se répand par la radio, les autorités, les ôencadreurs »…  » Munis de listes de personnes à liquider, militaires et miliciens ont, en effet, vite commencé leur ignoble besogne, encouragés par les appels au meurtre de la Radio-Télévision des Mille Collines, surnommée  » Radio Machette « .

Reste que, dès mars 2000, un quotidien canadien, le National Post, faisait état d’un document accablant pour le FPR. Ce mémorandum non officiel, rédigé en 1997 par un ancien enquêteur australien du Tribunal pénal international pour le Rwanda, Michael Hourigan, avait été transmis au procureur de ce tribunal et depuis gardé secret. Hourigan signalait à ses supérieurs le contact établi avec trois militaires rwandais qui affirmaient avoir participé, au sein d’un mystérieux  » network commando « , une structure clandestine placée sous les ordres du général Kagame, à la préparation et à l’exécution de l’attentat du 6 avril. L’Australien et ses collaborateurs ont été contraints d’abandonner leur enquête. Ils ont quitté l’ONU, dégoûtés, mais ont ensuite alimenté le dossier du juge Bruguière. Selon Hourigan, le TPIR a fait l’impasse sur l’attentat contre l’avion d’Habyarimana sous la pression des Etats-Unis, alliés au régime de Kagame.

Les Nations unies, déjà accusées de n’avoir rien fait pour arrêter les massacres, n’ont donc pas non plus voulu ouvrir d’enquête sur l’attentat qui leur avait servi de déclencheur. Au contraire, selon l’instruction du juge français, elles ont continûment fait obstruction à la manifestation de la vérité. Entre autres, par le recel d’une pièce à conviction : une  » boîte noire  » qui pourrait être celle du Falcon 50. L’incroyable découverte, le 11 mars dernier, de cette boîte envoyée en 1994 au siège de l’ONU, à New York, a replongé les Nations unies dans ce que beaucoup de diplomates onusiens appellent le  » malaise rwandais « . Très embarrassé, Kofi Annan, le  » patron  » de l’organisation, a parlé de  » vraie bourde « . Des experts américains ont été chargés d’analyser le contenu de ce cockpit voice recorder. Mais, pour Gérard Prunier, spécialiste du Rwanda,  » la boîte ne permettra pas de déterminer qui a tiré et la position des tireurs au sol « .

Paul Kagame a abondé dans ce sens lors de sa récente visite officielle en Belgique. De retour au pays, il a également sorti la  » grosse artillerie  » en réaction à sa mise en cause par le juge Bruguière. Le président rwandais impute à la France une participation active au génocide, tant dans sa préparation que dans son exécution. Paris est accusé d’avoir  » fourni des armes et donné des instructions  » aux tueurs. En 1998, à la suite de révélations dans la presse, une commission d’enquête parlementaire française avait déjà rendu un éclairage sur le passé trouble de la France au Rwanda. Elle avait qualifié d’  » erreur globale de stratégie  » l’étonnant soutien apporté par le président François Mitterrand à la dictature de Juvénal Habyarimana.

 » L’Elysée a appuyé le camp du génocide, confirme le chercheur et ancien coopérant Jean-Paul Gouteux ( Un génocide secret d’Etat, Editions sociales, 1998). C’était un choix fait à notre insu, dans le secret qui entoure la politique africaine de la France, un choix qui ne relevait que de la présidence de la République et des cellules africaines.  » Les témoignages recueillis par les parlementaires et les journalistes sont accablants. Des Français étaient à des postes de commandement dans l’armée de l’ancien régime. Ils ont armé et encadré les troupes qui, depuis 1990, menaient la guerre contre la rébellion tutsi du FPR. Et, en septembre 1993, ils jouaient encore un rôle d’armée d’occupation et étaient présents sur des barrages où ils vérifiaient l’ethnie des voyageurs…

Guerre secrète

Les forces françaises ont quitté Kigali en décembre 1993, quand a commencé la mission de paix des Casques bleus belges et autres. Le soutien politique et militaire va toutefois continuer, même après le début du carnage. L’opération française  » humanitaire  » Turquoise, menée par des unités d’élite en juin-juillet 1994, va ainsi permettre la fuite sans encombre vers le Zaïre voisin des responsables des massacres après la prise de Kigali par le FPR. La France a, en outre, usé de son influence au Conseil de sécurité pour défendre l’idée d’un conflit armé plutôt que celle d’un génocide en cours. Ulcéré à l’idée de voir le Rwanda basculer dans la zone d’influence américaine, l’Elysée, assisté du Quai d’Orsay, poursuivra obstinément sa guerre secrète.

Les accusations de Paul Kagame, d’une extrême gravité, ont suscité peu de réactions officielles à Paris, où elles risquent pourtant de provoquer un  » Rwandagate « . L’association Survie, soutenue par plusieurs ONG, a ainsi organisé, la semaine dernière, une  » commission d’enquête citoyenne « . Elle demande que soient examinés les éléments qui laissent présumer une implication active de certains Français dans le génocide. Si la responsabilité de la France était confirmée, ces ONG suggèrent la saisine du Tribunal pénal international d’Arusha ou de la justice française.

Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, selon qui l’opération Turquoise a sauvé  » plusieurs centaines de milliers de vies humaines « , se rendra-t-il à Kigali pour la commémoration du génocide ? Louis Michel avait récemment tenté de convaincre son homologue français de l’intérêt diplomatique d’un tel déplacement. Mais, depuis lors, le ton est considérablement monté entre Paris et Kigali. Trop, sans doute, pour en revenir aux politesses d’usage. En avril 2000, à Kigali, la Belgique avait reconnu ses erreurs et demandé  » pardon  » pour avoir abandonné les Rwandais en avril 1994. La France, elle, n’a pas encore envisagé un mea culpa…

Olivier Rogeau

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