Dis-moi ce que tu offres…

Désintéressés, nos cadeaux ? Parfaitement altruistes ? Allons donc ! L’échange de présents, au pied du sapin, peut aussi être l’occasion de régler des comptes. De s' » acheter  » amour et reconnaissance. Ou d’affirmer sa domination

Oui, oui, on le sait : le cadeau est destiné à l’autre, parent, ami. Il est censé réjouir. Il est, en principe, un témoignage d’amour. Mais foin d’angélisme : le don est rarement gratuit et désintéressé. Le soir de Noël, au pied du sapin, chacun attend, en quelque sorte, un  » retour sur investissement « . D’ailleurs, tout cela est déjà une très vieille histoire, sur laquelle se sont plongés nombre de chercheurs. L’ethnologue Albert Mauss, dans son volumineux Essai sur le don, épingle à quel point, de tout temps,  » l’atmosphère du don est faite d’obligation et de liberté mêlées « . Dans les sociétés dites  » archaïques « , par exemple, les cadeaux au chef ne sont rien d’autre que des tributs, en échange desquels les sujets recevront nourriture et sécurité. En Nouvelle-Zélande, chez les Maoris, les familles qui ont un mort à veiller remercient ceux et celles qui ont participé à la veillée funéraire en leur offrant de la nourriture. Ces échanges de bons procédés permettent de payer des services, mais aussi de maintenir une alliance profitable. Il s’agit là d' » une force, à la fois mystique et pratique, qui soude les clans et en même temps les divise, qui divise leur travail et en même temps les contraint à l’échange « , conclut Mauss.

Chez nous, c’est tout pareil. Le clan, c’est la famille. Rassemblée à l’occasion de la veillée de Noël, elle est parfois – souvent – divisée, mais soucieuse de faire revivre le mythe de l’harmonie familiale. De respecter la trêve. Tout un programme ! La réunion du groupe, en effet, entraîne automatiquement l’accentuation des tensions qui le traversent. Dans ce contexte, la distribution des cadeaux devient un vrai langage. Tantôt feutré, tantôt violent. Elle permet, parfois mieux que des mots, de défendre sa  » place « , de régler des comptes, de quémander de la reconnaissance, d’asséner des reproches, de briller. Les cadeaux sont le reflet des sentiments que nous éprouvons pour les autres.  » On tremble en apprenant que le mot indien pour cadeau, sabir chinook, signifie à la fois don… et poison « , peut-on lire dans le dernier arrivage de la revue Psychologies. Généreux, le Père Noël ? Pas toujours…

Le cadeau que l’on fait pour l’autre. Celui-là symbolise la personne aimée, se fait le reflet de ses goûts et de ses centres d’intérêt. Les cadeaux les plus banals – carte de GSM, abonnement à une chaîne de télé payante, chèque-livre – ne sont pas nécessairement la preuve que nous nous désintéressons de l’autre : ils peuvent aussi répondre aux besoins des adolescents, ou faire plaisir à quelqu’un dont nous ne connaissons pas vraiment les goûts. Les cadeaux utilitaires et autres robots de cuisine, eux, témoignent surtout du rôle que nous reconnaissons à la personne à qui nous l’offrons.  » Ces cadeaux reflètent l’état de la relation, souligne Dominique Lippens, psychothérapeute sophia-analyste. Ils peuvent être le signe d’une vraie reconnaissance de l’être aimé, de ses valeurs, de ses intérêts. Lorsque la relation est moins profonde, l’objet offert sera davantage passe-partout, correct sans être original : à ne pas confondre pour autant avec de l’indifférence. Les cadeaux utiles, pour leur part, réduisent souvent ceux à qui on les destine au rôle qu’ils assument dans la famille ou dans le couple. Ils sont souvent un brin dévalorisants.  »  » L’objet offert, en lui-même, ne signifie pas grand-chose, souligne le psychanalyste Benoît Bourguignon. La façon dont sera perçu le don dépend de trois facteurs : la personnalité de celui qui le reçoit, l’intensité avec laquelle le donateur  »habite » son cadeau et, enfin, le contexte dans lequel se déroule le rituel du don.  » Ainsi, le don d’une paire de chaussettes sera jugé méprisant dans un cas, mais plein d’humour dans un autre. Un livre sur la fidélité dans le couple sera accueilli avec plaisir dans certaines circonstances, mais ressenti comme terriblement culpabilisant dans d’autres…

Le cadeau que l’onfait pour soi. Un cadeau magnifique ? Hors de prix ? On a connu cela, entre chefs et vassaux. Et dans certaines sociétés  » primitives  » où les gens bien nés offrent à leurs hôtes davantage de riches aliments qu’il ne leur est possible d’en ingurgiter : à travers la prodigalité des premiers, c’est aussi la hiérarchie qui s’établit. Donner avec superbe, sans compter, c’est manifester sa supériorité et forcer l’autre à se subordonner. A l’inverse, le cadeau cher peut aussi cacher, chez celui qui le fait, un cruel manque d’estime de soi.  » Ceux qui souffrent d’une blessure narcissique réagissent parfois en faisant des présents coûteux. En achetant, ils pensent ainsi gagner un peu d’amour « , souligne Dominique Lippens. Quant à ceux qui rivalisent d’originalité, dénichent  » le  » gadget dernier cri, le verre à pied rouge flamboyant et l’emballage ahurissant, ou investissent dans la création  » maison « , ils honorent leur heureux bénéficiaire de leurs attentions et de leur créativité. Certes. Mais ils affirment, aussi, leur identité, leur position unique, irremplaçable. Et ils attendent, en retour, d’être reconnus à leur juste valeur. Il en va de même de ceux qui font des cadeaux parfaits, et dont la prévenance peut s’avérer… horripilante : quelle rivalité s’exprime parfois là-dessous ! Quelle façon élégante de signifier à l’autre que l’on entend prendre toute la place ! Que dire, aussi, des présents que l’on fait en se réjouissant du plaisir personnel que l’on en retirera ? Quand Monsieur offre d’affriolants sous-vêtements à Madame, le fait-il pour elle ou pour lui ? Chez les Maoris aussi, Mauss a observé ce genre de  » salaire pour services sexuels rendus « …  » Certains cadeaux ne sont pas  »justes », observe la psychothérapeute Chantal Nève-Hanquet. C’est moins lié à l’objet lui-même qu’à l’intention de celui qui offre.  » Quels sont les mobiles cachés de ce mari offrant de splendides bijoux à son épouse qui n’en porte pas ? Qu’exprime l’inconscient de ce grand frère offrant un pénis tricoté (ça existe !) à sa s£ur de 19 ans ?

Le cadeau rétorsion. Il est des cadeaux coups de poing qui laissent groggy. Le poupon à piles offert, à sa jeune épouse, par un candidat impatient à la paternité, laissera sûrement un goût amer à celle qui l’aura déballé. Le manuel de mathématiques glissé malicieusement, sous le sapin, par des parents déçus des piètres performances de leur rejeton dans cette matière, n’est évidemment pas destiné à faire plaisir. L’horreur kitsch que l’on destine immanquablement à la même personne chaque année en dit plus long sur l’opinion que l’on a de l’autre que n’importe quel discours. Une cravate pour le plus jeune de la fratrie, celui qui a le moins bien  » réussi  » ? Pas de problème. Sauf si l’aîné, qui a une belle situation, reçoit le plus original ou le plus beau des cadeaux…

Le cadeau corvée. Le rituel des cadeaux, c’est du sérieux. De tout temps, il a servi à réjouir, certes, mais aussi à assurer la continuité de la relation. Or celle-ci suppose la réciprocité. Quelqu’un qui reçoit un présent doit en faire un à son tour. La plupart d’entre nous s’acquittent avec plaisir de cette  » obligation  » : la contrainte ne pèse rien face au bonheur d’offrir en public, au plaisir de dépenser de manière artistique et généreuse, à la joie de la fête. Pour certains, en revanche, la tâche est au-dessus de leurs forces : ils clament, année après année, toute l’horreur que leur inspire cette corvée, vitupèrent  » cette société qui pousse à la consommation « , se convainquent qu’ils n’ont besoin de rien ni, surtout, de personne…  » Il y a mille façons de rationaliser cette incapacité à faire plaisir et à en recevoir, souligne Benoît Bourguignon. Mais, sous les mots, se niche le plus souvent une blessure.  »  » Les gens chez qui les fêtes réveillent des souvenirs douloureux sabotent parfois le rituel et le dénigrent, en relativisant sa portée. Mais ce n’est qu’une défense.  »

C’est tout cela, aussi, qui se joue autour du sapin. Donner et recevoir est un acte très politique, au sens socratique du mot. Comme le disent les Maoris,  » donne autant que tu prends, tout sera très bien ! « …

Isabelle Philippon

Quand Monsieur offre d’affriolants sous-vêtements à Madame, le fait-il pour elle ou pour lui ?

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