Diplômé ? Bon immigré !

L’Europe va-t-elle piller les  » cerveaux du Sud  » ? Les retenir chez elle et compenser la fuite de ses propres chercheurs vers les Etats-Unis ? L’idée est défendue par le prési- dent de la Commission européenne. Et tant pis pour l’Afrique

Originaire du Bénin, Lionel, 22 ans, est en Belgique depuis 11 ans. Ingénieur informaticien, il travaille dans un laboratoire de recherche en sciences appliquées, à l’Université catholique de Louvain (UCL). Il veut acquérir une expérience professionnelle solide. Retourner au Bénin ? Cela ne l’intéresse pas si c’est pour devenir mécanicien ou ouvrir un cybercafé. Mais il veut être utile à son pays d’origine. Avec son frère, étudiant en médecine en Belgique, il réfléchit à un projet d’imagerie médicale, pour  » améliorer là-bas le diagnostic « . Ils sont pleins d’espoir.

Franklin (38 ans), en provenance du Cameroun, a, lui, déjà déchanté.  » Oui, l’Afrique a besoin de ses enfants pour construire son développement, mais ce n’est pas évident.  » Franklin s’est spécialisé en chirurgie dentaire et a terminé un doctorat à l’université de Liège (ULg). Son intention était de participer à la création d’une école dentaire dans son pays natal. Il avait pris des contacts en ce sens avec les autorités camerounaises.  » Mais quand je suis retourné en 1995, les priorités avaient changé. La dentisterie était devenue un problème de riches par rapport à des questions de survie comme la lutte contre le sida ou le paludisme.  » Franklin est revenu à Liège. Aujourd’hui, devenu belge, il a fondé une famille.

Pour les étudiants du Sud, le retour au pays est difficile. A l’avenir, sera-t-il quasi impossible ? Les Européens vont-ils se lancer dans un  » pillage  » des meilleurs cerveaux des nations pauvres d’Afrique ou d’ailleurs ? En octobre dernier, au cours d’un sommet informel des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Europe des 25 à Londres, le président de la Commission, José Manuel Barroso, a fait cette suggestion : faciliter la délivrance de permis de séjour pour les étudiants étrangers décrochant un post-doctorat dans une université de l’Union. Le but est de compenser l’exode des cerveaux européens en direction des Etats-Unis. Cette  » hémorragie  » des super-diplômés handicaperait la relance de notre économie et de la compétitivité.

La proposition de Barroso doit faire l’objet d’un projet détaillé qui sera dévoilé, au printemps, lors du prochain sommet social et économique de l’Union. Un mécanisme devrait notamment être prévu pour empêcher une immigration incontrôlée via de faux programmes de doctorat.

L’idée a été bien accueillie par le Premier ministre britannique Tony Blair. En Grande-Bretagne, les étudiants étrangers contribuent déjà de façon significative, par leurs taxes d’études, au financement des universités. Le ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a aussi repris ce propos, à la mi-novembre, lors d’une conférence à l’université de Nice. Dans son projet d' » immigration choisie « , un système de visas à points serait conçu dans le but d’aménager le droit au séjour pour les diplômés du Sud dans certaines spécialités de pointe. Sarkozy a même envisagé,  » dans un système universitaire en manque de financement, la possibilité de demander une contribution supérieure aux étudiants étrangers « .

Tout cela est observé de très près par la Suisse qui élabore une  » nouvelle loi sur les étrangers  » : à partir de 2007, il ne serait pas question d’ouvrir l’accès à la nationalité pour ces surqualifiés, mais plutôt de permettre leur embauche dans des secteurs précis de l’économie.

Selon les statistiques les plus récentes, on estime qu’en 2002 l’Union comptait 450 000 étudiants non européens, dont une majorité en provenance d’Afrique et d’Asie. En réalité, le phénomène de migration des diplômés n’est pas neuf. Mais on butait sur un manque de données fiables et harmonisées. A l’automne dernier, un rapport de la Banque mondiale, International Migration, Remittances and the Brain Drain (Migration, envois de fonds et exode des cerveaux), a pallié cette lacune et fait grand bruit dans les pays anglo-saxons. L’un de ses auteurs, Frédéric Docquier, chercheur à l’UCL, a par ailleurs tenté de répondre, dans la Revue économique de novembre dernier, à la question :  » L’Union européenne des 15 contribue-t-elle à l’exode des travailleurs qualifiés ?  »

En effet, d’après une estimation des Nations unies de 2002, le nombre de migrants internationaux est passé de 154 à 175 millions entre 1990 et 2000, ce qui correspond à une augmentation de 14 %. Mais la part de la mobilité internationale des travailleurs qualifiés, soit des diplômés du supérieur, a atteint environ… 67 %.

La faute à l’Europe !

Sur ce dernier point, l’Union européenne jouerait, selon Docquier, un rôle significatif, en raison de ses liens historiques et coloniaux avec les pays d’Afrique. En outre, plusieurs de ses membres ont déjà introduit des mécanismes de sélection des immigrés. Docquier vise les listes de pénuries de qualification, en France, en Irlande ou au Royaume-Uni, par exemple, ou les programmes d’immigration temporaire, tels que les green cards en Allemagne.

Résultat : au niveau mondial, la moitié des immigrés qualifiés choisissent les Etats-Unis comme terre d’accueil (50,7 %). Mais un cinquième opte quand même pour l’Union des Quinze (20,9 %). Le Royaume-Uni semble le pays le plus attractif (6,2 %), devant l’Allemagne (4,9 %), la France (3 %) ou, beaucoup plus loin, la Belgique (0,9 %).

En réalité, l’Europe contribue fortement à l’exode de cerveaux d’un nombre limité de pays. Ainsi, les Quinze sont responsables d’environ 80 % de la fuite des diplômés de l’Angola et du Mozambique ; d’environ la moitié pour la Somalie, la Sierra Leone, le Kenya, l’Ouganda et l’Irlande ; et d’environ un tiers des migrants qualifiés du Ghana. L’Europe joue également un rôle significatif, mais dans une moindre mesure, pour des pays tels le Liban, le Rwanda, Sri Lanka, etc.

Cet apport en provenance du Sud permet à l’Union de compenser quasiment l’exode de capital humain en direction des grandes nations d’immigration, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie. Cet effet en cascade ne se limite pas aux pays industrialisés. Ainsi, des professionnels sud-africains ou pakistanais sont recrutés pour remplacer l’émigration de médecins, d’infirmières ou d’informaticiens du Royaume-Uni vers les Etats-Unis. Mais l’Afrique du Sud attire aussi des travailleurs qualifiés venant du Zimbabwe, de la Zambie, du Kenya, de l’Ouganda, de la Tanzanie, etc.

Le cercle vicieux de la dépendance

Quel est l’impact de cette mobilité des cerveaux pour les nations désertées ? Dramatique, pense Louis Michel, commissaire européen chargé du Développement. Dépossédées de leur élite, les économies africaines doivent recourir à une expertise étrangère onéreuse dans de nombreux domaines. Elles accroissent ainsi le cercle vicieux de la dépendance. Pour Louis Michel, l’éventuel débauchage devrait être strictement limité à des secteurs de pointe. En génétique, en biotechnologie ou en nanotechnologies, il n’existe que deux ou trois centres d’excellence au monde. L’enjeu serait d’attirer les post-doctorants du Sud en Europe, plutôt qu’aux Etats-Unis ou en Asie du Sud-Est. Fidèle aux objectifs de développement de l’Union, le commissaire belge plaide, pour le reste, en faveur d’une aide à la réinstallation des étudiants étrangers chez eux, en accompagnant le démarrage de petites et moyennes entreprises, par exemple.

Mais Louis Michel prêche-t-il dans le désert ? Selon le rapport International Migration, Remittances and the Brain Drain, la fuite des cerveaux est particulièrement aiguë dans les pays pauvres et de taille modeste. Ainsi, 8 Haïtiens et Jamaïquains détenteurs d’un diplôme universitaire sur 10 vivent hors de leur pays. En Amérique centrale et dans les Caraïbes, l’exode touche, selon les nations, de 50 % à 80 % des universitaires. Toutefois, le comble est sans doute que les pays d’accueil ne font pas toujours le meilleur usage de ces compétences. Aux Etats-Unis, les migrants qualifiés ne parviennent pas souvent à trouver des emplois correspondant à leur niveau d’instruction, surtout s’ils ne maîtrisent pas l’anglais. Le rapport de la Banque mondiale montre néanmoins que leurs envois de fonds contribuent effectivement à faire reculer la pauvreté dans leur ancien pays. Une maigre consolation ?

Dorothée Klein

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