Dieudonné le comique qui dérape

Son sketch de  » rabbin nazi  » fait scandale. Les salles de spectacle, en France, en Suisse et, désormais, en Belgique, le boycottent. Même s’il ne fait plus rire grand monde, lui jubile et en remet une couche. Qui se cache derrière ce provoca-teur rustaud ? Portrait

Donc, c’est la guerre. Dieudonné, 37 ans, humoriste kamikaze, aspire à la postérité.  » Désormais, je pense que l’avenir du rire est dans une certaine forme de terrorisme « , assène-t-il sur son ton coutumier. Il a l’£il qui frise sous le sourcil cabré et ce phrasé doctoral et sur-articulé qui fait qu’on ne sait jamais s’il se croit au grand oral de Sciences-po ou s’il se fout de la gueule du monde. A priori, il ne plaisante pas. Il ne plaisante plus.

Il faut dire que ses dernières grenades hilarantes n’ont fait rire que lui. Les principales associations antiracistes ont dénoncé ses propos  » scandaleux  » et sa posture  » nauséabonde et offensante « . Une enquête préliminaire du parquet de Paris est en cours pour  » diffamation à caractère racial « . Lui affirme qu’il préfère la menace d’un  » suicide artistique  » à la routine télévisuelle des comiques de service.  » Si l’on attend que je danse le zouk avec une banane dans le cul, c’est pas la peine.  » Les papillotes, la cagoule et le treillis, en revanche, il n’a rien contre. Le 1er décembre 2003, sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel ( On ne peut pas plaire à tout le monde, France 3), il est déguisé en rabbin intégriste :  » Convertissez-vous comme moi, rejoignez l’axe du bien, l’axe américano-sioniste « , lance-t-il, avant de conclure par un vibrant  » Isra-Heil ! « , avec le salut nazi.

Avec lui, il n’y a pas tromperie sur la marchandise. Mais certains, dans les banlieues, ne sont pas loin de le prendre pour un héros. Et ça fait peur. Depuis sa tirade scandaleuse, son dernier spectacle Le divorce de Patrick a été annulé dans plusieurs salles, notamment en Belgique, à Seraing et au Centre culturel de Woluwe-Saint-Pierre, à Bruxelles. Jacques Vandenhaute, le bourgmestre de la commune, a pris la décision suite aux dizaines de lettres reçues, menaçant entre autres de provoquer de graves incidents. A Paris, les patrons de l’Olympia, où l’artiste devait jouer le 20 février, se sont, eux aussi, retranchés derrière l’argument de la sécurité pour lui fermer les portes de la célèbre salle. L’affaire a même été devant le tribunal des référés, qui a donné raison à sa direction.

Dieudonné, c’est l’histoire d’un comique qui se sent investi d’une mission. Au rayon des influences, l’humoriste engagé se réclame de Martin Luther King plus que de Louis de Funès. Et, si on le cherche vraiment, le fantôme de Malcolm X n’est jamais loin.  » Dieudo « , pour les intimes, veut transcender les frontières, les races, les religions. Il veut marquer son siècle. Il veut tout et son contraire. Etre applaudi quand il profère des horreurs, réveiller les démons de l’antisémitisme et respecter la Shoah, jeter de l’huile sur le feu et décrocher le prix Nobel de la paix.  » Je suis un chercheur du rire, affirme le grand homme. Je ne sais pas où je vais, mais je sens que je suis dans la bonne direction.  » Tant pis si c’est un sens interdit. Ou plutôt tant mieux. C’est toujours plus rigolo d’avoir tort tout seul, croit-il, que d’être dans le vrai avec le plus grand nombre.

Numéro favori : la théorie du complot

Ces temps-ci, Dieudonné a donc envie de  » travailler sur le sacré « . Il se fait fort de chatouiller les tabous.  » En France, dit-il, on peut être anti-tout : antiblack, antibeur, mais antisémite, ça non ! D’ailleurs pourquoi y a-t-il un mot à part pour le racisme antijuif ? » Le haut-le-c£ur provoqué par sa prestation télévisée, la gêne de ses amis les plus fidèles, l’annulation en cascade de ses spectacles ne le font pas vaciller ou si peu. Si tard. Ainsi, le 15 janvier, le Mrap (Mouvement français contre le racisme et l’antisémitisme) reçoit une lettre d’excuses de l’artiste, qui se défend d’être antisémite, et retire sa plainte. Mais le mal est fait. Entre-temps, Dieudonné a dégoupillé tous azimuts, dénonçant pêle-mêle un lobby très puissant  » qui a la mainmise sur les médias  » et l’animateur Arthur (TF1), présenté comme un éminent mécène de l’armée israélienne, via sa société de production. Peut-il affiner sa pensée ? Oui, c’est possible.  » Je me torche avec le drapeau israélien « , décrète-t-il au micro de RMC Info, le 7 janvier. Rideau. Envoyez la pub.

Chez ses adorateurs, c’est la consternation. Les plus indulgents, à l’image de son  » parrain  » Guy Bedos – dont Dieudonné, éphémère candidat à la dernière élection présidentielle française, avait fait son ministre de l’Intérieur -, plaident pour la bavure clientéliste. En clair, l’humoriste adopterait une vulgaire posture marketing censée rassembler un public de jeunes de banlieue présumés antijuifs. Son ancien complice Elie Semoun, lui, jure sobrement qu’il ne le reconnaît plus :  » C’est effrayant, il parle comme un Le Pen de gauche !  »  » Il est un peu court politiquement, un peu pataud « , ajoute Bedos. Sous cette avalanche de vivats, l’intéressé hausse les épaules.  » Moi, c’est quand tout est pris au sérieux et que les gens sont graves que ça commence à me faire marrer.  » En 2004, il est donc bien parti pour se gondoler.

L’artiste a plus d’un numéro dans sa cartouchière. Mais il en est un où il décroche la timbale à tous les coups, c’est la théorie du complot. Son tour de passe-passe favori. En 2002, alors qu’il espère se présenter à l’élection présidentielle, Dieudonné vante de façon douteuse le  » charisme de Ben Laden  » quelques mois après les attentats du 11 septembre. Plongeon dans les sondages. Adieu les 500 signatures. Pour le chef de file de la liste des Utopistes, la man£uvre est cousue de fil blanc. Il n’a pas dérapé : c’est la presse et l’establishment qui ont monté l’incident en épingle pour l’éliminer du jeu politique.  » Les agressions nourrissent mon combat, proclame-t-il. Le fascisme est partout.  »

Quinze ans de judo ont fait de l’homme un apôtre de la non-violence. Mais l’humoriste citoyen ne jure que par la castagne intellectuelle. C’est son carburant quotidien. Sa principale source d’inspiration sur fond de malaise social. Alors il monte au front. Et il cherche les coups. Tous les sujets sont bons. Y compris les plus scabreux. Surtout les plus scabreux. Antisémite, Dieudonné ? Au fond, autour de lui, personne ne veut y croire. S’il ne hisse pas le drapeau blanc, dit-on, c’est simplement qu’il n’a pas le choix.  » L’humour extrême, comme le sport extrême, comporte une part de risque, souligne le psychanalyste Gérard Miller, un ancien supporter. Dans ce type de registre, le faux pas n’existe pas. Quand Dieudonné n’est plus drôle, il devient inquiétant. C’est le cas aujourd’hui. Mais, pour lui, reconnaître cette faute grave reviendrait à changer de métier.  »

Une vision binaire du monde

Dieudonné M’Bala M’Bala est né à Fontenay-aux-Roses d’un père camerounais expert-comptable et d’une mère bretonne sociologue, attirée par le bouddhisme.  » Mon prénom parle pour moi, dit-il, ôDieudonné », ce n’est pas rien, tout de même…  » Sa fascination pour les religions tient déjà dans cet acte de naissance. Il se définit comme le fruit de l’évangélisation de l’Afrique. Milieu intellectuel et petit-bourgeois, catéchisme et messe le dimanche, déménagements dans les banlieues pavillonnaires de la région parisienne. Il lui est arrivé dans certaines interviews de rapporter avec gourmandise les injures racistes qu’il subissait dans le métro :  » Hé ! Bamboula ! Où t’as garé ta pirogue ? » Elie Semoun, le copain d’adolescence, le complice des quatre cents coups, éclate de rire.  » Dieudo ? Il faisait une tête de plus que les autres et il était ceinture marron de judo ! Personne n’aurait eu l’idée d’aller le chatouiller…  »

Elie et Dieudonné. Ces deux-là font la paire à la ville comme à la scène. Le duo digne d’une bande dessinée s’empare des clichés, les malaxe, les réduit en purée. Elie, le petit juif, se déguise en officier SS, Dieudo, le grand Noir, enfile la cagoule du Ku Klux Klan. La charge est féroce. Jubilatoire. Et équitable.  » On était dans l’autodérision, la provocation ludique, se souvient Elie Semoun. Aujourd’hui, Dieudo, tout seul, en rabbin fou, ce n’est que de la provocation. Et ce n’est pas drôle.  » Dieudonné ou l’art de la rhétorique infernale. Le décathlonien du discours en boucle est un manipulateur-né.

La personnalité de ce grand embobineur est un rébus. Lorsqu’il s’agit de déchiffrer le fond de sa pensée, de fouiller ses ressorts intimes, ses amis les plus perspicaces se cassent les dents. Elie Semoun, quinze ans de vie commune, y a renoncé depuis longtemps.  » Sur scène, l’osmose était totale, mais, pourtant, il m’a toujours fait sentir que lui, c’était lui, et moi, c’était moi. Il y a, en ce type-là, une zone d’ombre que je n’ai jamais réussi à éclairer.  » Au chapitre des compliments de circonstance, disons-le tout net, Dieudonné est unanimement reconnu comme un excellent comédien et comme un hôte qui vous reçoit les bras ouverts. En pleine tempête médiatique, l’homme par qui le scandale arrive sait aussi poser les armes et sa défroque d’ayatollah du rire. Il est sympa, prévenant, disert.  » Il est capable de discuter avec vous jusqu’au bout de la nuit, reconnaît Semoun. Le problème, c’est qu’à l’aube il n’aura toujours pas changé d’avis.  »

Pervers ou provocateur ?

Dieudonné ne cède jamais. Dans son film Le Derrière, Valérie Lemercier en a fait les frais, lorsqu’elle lui a demandé de raser sa barbe. Le coquet a dit non. Et quand il dit non, c’est non. Il faudra des négociations dignes de Yalta pour qu’il accepte de rafraîchir son collier de… trois millimètres. A la fin du tournage, la production sera sous tranquillisant.  » Je ne regrette rien, dit Lemercier. Je le voulais absolument. Il est drôle sans rien faire. Il me fait penser à Fernand Raynaud.  » La comédienne-humoriste-réalisatrice n’est pas tout à fait sûre, en revanche, d’avoir su capturer l’homme qui se cache dans l’ombre du comique.  » Je le trouve opaque et insondable. Je suis frappée par le fait que, sur ses affiches, il est de plus en plus caché. La barbe, la casquette, le col relevé. Même à la télé, maintenant, il garde son blouson.  »

L’opinion publique, quant à elle, exigerait plutôt qu’il se mette à nu. Elle aimerait que le bouffon incontrôlable déshabille, une fois pour toutes, ses convictions. Ses sorties à l’emporte-pièce, ses engagements multiples et variés, son militantisme autoproclamé contre le Front national et ses rodomontades antisionistes ont fini par brouiller les pistes. Il est vrai que l’homme n’est pas à un paradoxe près. Militant actif du DAL (Droit au logement), porte-parole des démunis, l’artiste qui s’affiche à la gauche de la gauche est aussi un homme de pouvoir et d’argent. Un patron intransigeant. Un capitaliste redoutable. Longtemps présenté comme un divorce artistique, sa rupture avec Elie est avant tout une histoire de business. Sur certains galas, il arrivait trop souvent que le fifty-fifty entre les deux partenaires se résume à 10 % pour Semoun.  » Disons que j’ai vraiment commencé à gagner ma vie quand on s’est séparés « , soupire pudiquement ce dernier.

A force d’enchaîner les zigzags intellectuels, de reproduire jusqu’à la nausée la stratégie du coup d’éclat permanent, Dieudonné joue désormais dans le petit théâtre des calculateurs cyniques. Frapper, choquer, capitaliser : le fonds de commerce des tribuns politiques les plus sulfureux. Le comique s’est fait une spécialité des lettres d’insultes dont il fabrique des livres des droits de réponse et des procès. On se demande si ses excès ne relèvent finalement pas davantage de la psychanalyse que d’une démarche intellectuelle. Un pervers, Dieudo ? Un pervers dangereux ?

Ces jours-ci, face à l’indignation, aux angoisses et aux multiples interrogations qu’il déchaîne, Dieudonné est à nouveau dans son élément. Il est le seul. Tétanisées par l’énormité de ses sacrilèges à répétition, beaucoup de ses relations refusent de parler de lui. La plupart préfèrent le zapper plutôt que de lui faire encore de la publicité. Mais on ne zappe pas Dieudonné.  » Le drame, c’est qu’il oblige tout le monde à se justifier et à se positionner sur son terrain « , s’emporte Elie Semoun, qui n’en peut plus des facéties tragiques de son ancien copain. Il regrette, lui aussi, d’avoir à parler de lui. Demande à relire son interview. Il est à bout. Comme tout le monde dans cette histoire.

Henri Haget et Gilles Médiani

 » Je ne crois pas qu’il se soit réveillé un matin antisémite. Il s’agit davantage d’un problème de forme que de fond. » Dixit Guy Bedos

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content