Dieu en otage

Si la guerre contre l’Irak éclate comme il faut, hélas ! le craindre, Dieu va connaître un sérieux trouble de la personnalité. Il lui faudra, en effet, batailler des deux côtés et servir de caution autant au gouvernement de George W. Bush qu’à celui de Saddam Hussein.  » Nous souhaitons que Dieu puisse nous épargner le mal, mais si Dieu le veut, nous allons défendre les valeurs que défend tout croyant « , promettait ainsi le dictateur irakien, en janvier dernier, aux officiers de son armée. De même, à Washington, la référence au mal et à la protection divine fait partie intégrante du discours présidentiel depuis le 11 septembre 2001. Bush fils apparaît ainsi, avec Ronald Reagan, comme le président américain qui aura le plus usé de la conviction religieuse dans le propos politique. A la parole il ajoute d’ailleurs le geste, qu’il s’agisse d’accorder des financements publics à des organisations d’Eglises, de faire écrire ses discours par un théologien ou d’organiser des petits déjeuners de prière avec son entourage professionnel.

Cette empreinte du religieux, qui ponctue les grandes interventions publiques par le traditionnel  » Que Dieu bénisse l’Amérique ! « , ne laisse pas d’étonner, voire de choquer nos esprits européens. Sans doute, le Gott mit uns du IIIe Reich n’est pas si vieux, et nous vivons, en Belgique surtout, dans une société partiellement marquée par la référence au catholicisme ou à la chrétienté (université, mutualité, mouvement de jeunesse, partis…). N’empêche, l’invocation du divin, par un gouvernement, semble totalement incongrue de ce côté-ci de l’Atlantique. A fortiori lorsqu’elle est mise au service d’un projet militaire. Le cardinal Danneels, primat de Belgique, n’avait d’ailleurs pas caché son irritation à ce propos. Condamnant, en décembre dernier, le principe de la  » guerre préventive « , il désapprouvait publiquement ceux qui  » accaparent Dieu pour leur propre cause « .

Au-delà de la personnalité et de la foi, sincère ou feinte, des présidents américains, ce curieux phénomène trouve ses racines au plus profond de l’histoire des Etats-Unis. Ceux qui fondèrent l’Amérique blanche n’étaient pas seulement animés par des nécessités économiques et des rêves de conquête. Les calvinistes ultra-puritains du xviie siècle embarqués sur le Mayflower traduisaient aussi  » la volonté mystique d’un peuple qui se prétend élu : celle de bâtir une société nouvelle et originale, qui, avant peu, dispensera ses leçons au reste du monde « , comme l’écrit le Suisse Michel Bugnon-Mordant (1).

Si Saddam Hussein et George W. Bush sont tous deux prompts à incorporer Dieu dans leurs troupes, ils le font dans des contextes légaux différents. A l’inverse de l’Irak où l’islam est la religion officielle, la séparation de l’Eglise et de l’Etat est un des fondements de la démocratie américaine. Comment comprendre alors le récurrent God Bless America ? L’Etat consacre l’absolue liberté individuelle de conscience tandis que Dieu impose la moralité dans la cité sécularisée, répond en substance le philosophe Guy Haarscher (ULB). Dans la vie publique, ce Dieu est  » très abstrait, supposé valoir pour toutes les religions, invoqué comme principe de rassemblement  » (2).

Rassemblement ? Oui, mais à l’intérieur de chaque camp où les tendances dures trouvent ainsi matière à se renforcer. En témoignent la montée du fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis et les agressions physiques, en Irak, contre la minorité chrétienne. Avec 3 % de la population (quelque 720000 personnes), elle ne représente aucune menace pour les 96 % de musulmans. Mais, pour certains de ceux-ci, les chrétiens, même irakiens, ne peuvent être que des agents de Bush, donc des ennemis.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la tension actuelle : pendant que les pouvoirs temporels invoquent à tour de bras la légitimité divine de leur attitude, les Eglises, elles, tentent de sortir Dieu de la mêlée. Aux Etats-Unis, l’été dernier, le Conseil £cuménique des Eglises a dit son malaise devant la récupération gouvernementale des thèmes religieux. De son côté, le Vatican a pris une position dont le premier mérite est la clarté : une condamnation ferme de la guerre préventive, du terrorisme et de  » la logique de guerre  » qui risque de déstabiliser  » toute la région du Moyen-Orient « , et la nécessité de recourir à l’ONU et au droit international. Lors du conflit du Golfe en 1991, le pape avait également condamné la guerre, mais avec moins d’échos qu’aujourd’hui et sans l’intense activité diplomatique qu’il déploie depuis quelques semaines. Il a reçu l’Allemand Joschka Fischer, l’Irakien Tarek Aziz, l’Onusien Kofi Annan et le Britannique Tony Blair. Il a envoyé à Bagdad le cardinal Etchegaray.

Courageuse parce qu’elle contrariera quand même des millions de chrétiens, l’attitude du Vatican est nécessaire à plusieurs égards. Elle met l’Eglise catholique à l’abri des reproches d’ambiguïté ou de conviction molle, entendus dans le passé. Elle conforte ceux qui attendaient d’une autorité spirituelle occidentale un engagement pacifique ferme. Mais, surtout, elle évite û c’est du moins son objectif û que la guerre annoncée soit considérée par les musulmans comme une croisade contre eux. Au moment où certains politiques se sont mis à rêver dangereusement d’une Europe estampillée  » chrétienne « , cette initiative est d’une importance capitale. Inscrire le conflit annoncé dans un affrontement entre chrétienté et islam serait aussi irresponsable et périlleux que d’en faire un  » choc des civilisations « .

Si Dieu marchait dans les manifestations contre la guerre, il devrait brandir, lui aussi, une pancarte  » Pas en mon nom « .

(1) L’Amérique totalitaire. Les Etats-Unis et la maîtrise du monde, éd. Favre, 1997.

(2) Les démocraties survivront-elles au terrorisme ?, éd. Labor, 2002.

jean-François dumont

La ferme opposition du Vatican à la guerre est courageuse et nécessaire. Pour empêcher que le conflit annoncé soit celui de la chrétienté contre l’islam

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