Deux tragédies irlandaises

Massacre au Nord avec Bloody Sunday, oppression religieuse au Sud avec The Magdalene Sisters: deux films puissants et rebelles évoquent l’injustice sur Erin la tourmentée

Un idéaliste qui défend pacifiquement la cause irlandaise et voit une répression aveugle noyer dans le sang tout espoir de dialogue. Un curé qui expédie une jeune fille victime d’un viol dans une institution-prison où elle sera humiliée, exploitée par des nonnes sans pitié. Le premier officie en Irlande du Nord sous domination britannique au début des années 1970, le second dans l’Irlande du Sud indépendante au milieu de la décennie précédente, mais chacun illustre à sa façon diamétralement opposée une tragique réalité de l’histoire irlandaise. Une réalité dont les sombres résonances montent jusqu’à nous. Le meurtrier conflit nord-irlandais n’est aujourd’hui pas encore résolu, et le dernier des sinistres asiles tenus au Sud par les soeurs où des dizaines de milliers de femmes connurent l’esclavage n’a fermé définitivement ses portes qu’en 1996! Bloody Sunday et The Magdalene Sisters seront dès la semaine prochaine réunis sur nos écrans. Une coïncidence heureuse, mettant l’accent sur une Irlande trop souvent réduite au cinéma à quelques décors superbes et un folklore sympathique.

De violence, de souffrance, d’injustice et de révolte, ces films nous parlent avec force et vérité. Ils illustrent aussi, de manière contrastée, le rôle déterminant que la religion peut jouer dans la culture d’Erin… Le tout, avec un talent remarquable et reconnu: The Magdalene Sisters a remporté le Lion d’or au Festival de Venise, et Bloody Sunday l’Ours d’or à celui de Berlin!

Comme le chantait U2

Tout le monde a entendu la chanson du groupe U2 Bloody Sunday. Certains savent qu’elle évoque les terribles événements du dimanche 30 janvier 1972, jour de colère où une marche partie des banlieues catholiques de Derry se heurta aux forces britanniques qui tirèrent dans la foule, tuant 13 manifestants. Paul Greengrass a choisi de recréer à l’écran cette épouvantable journée, qui eut sur la suite du conflit en Irlande du Nord des conséquences majeures. Le réalisateur a pris pour figure centrale du film Ivan Cooper, organisateur de la marche fatale. Ce parlementaire siégeant à Londres était protestant, mais n’en animait pas moins le Mouvement des droits civiques, né à la fin des années 1960 pour revendiquer des droits égaux pour la minorité catholique victime de discrimination de la part de la majorité protestante. C’est dans le cadre de cette lutte, menée pacifiquement, que Cooper appela à une manifestation populaire le dimanche 30 janvier 1972. L’atmosphère était lourde, suite à la multiplication des arrestations et emprisonnements sans procès de militants catholiques, suite, aussi, à la stratégie de rupture enclenchée par l’IRA, une Armée républicaine irlandaise prête à faire déraper la manifestation… et qui recueillera les fruits de la répression sanglante de l’armée britannique, des jeunes en grand nombre rejoignant ses rangs suite au massacre perpétré.

Ces heures clés de l’histoire de l’Irlande du Nord, Paul Greengrass les retrace avec tout à la fois un grand souffle narratif et une minutie n’ignorant aucun détail. Autour d’un excellent James Nesbitt (dans le rôle d’Ivan Cooper), il a réuni une distribution remarquablement crédible. Sa caméra nous entraîne au coeur des préparatifs, puis de la manifestation, passant aussi d’indispensable manière dans les rangs de l’armée, et dans ceux, moins fournis mais non moins déterminés, de l’IRA. Le style est réaliste, extrêmement réaliste. Et, quand la violence éclate, aucun point de fuite ne nous est offert. Cette absence volontaire de distance par rapport à la part la plus tragique, la plus inacceptable, des événements ne signifie pas que Bloody Sunday soit un film manichéen. On y voit, dans chaque camp, des contradictions à l’oeuvre, et, de part et d’autre, la montée en puissance des plus radicaux. C’est un goût amer qui nous emplit la bouche tandis que défile le générique final et que Bono chante une fois de plus le « tube » engagé de U2. Expérience cinématographique puissante et déchirante, Bloody Sunday porte témoignage, avec une force et une éloquence qui ne sont pas sans écho présent, notamment lorsqu’il nous rappelle que l’option violente est rarement la meilleure…

Au nom de Dieu

Des résonances contemporaines, The Magdalene Sisters n’en manque pas non plus. On y découvre, entre autres, que l’islam radical n’a pas le douteux privilège d’être la seule foi conduisant à opprimer les femmes au nom de Dieu, du dogme et du patriarcat… Nous sommes en République d’Irlande, au milieu des années 1960, et nous voyons une jeune fille se faire violer par un proche lors d’une fête de famille. Un prêtre est appelé par la famille, mais, au lieu d’aider la victime, il en fera une coupable et l’emmènera dans un de ces asiles où le clergé catholique enfermait tout élément féminin perturbateur, mère célibataire ou aguicheuse de garçons, fille désobéissante ou victime de viol qui -en parlant- pourrait faire scandale et attirer sur les siens l’opprobre des bien-pensants… Nous suivons derrière les murs trois internées, sur lesquelles va se refermer le couvercle pesant d’un pouvoir se disant spirituel mais ne dédaignant pas les plaisir matériels, d’autant qu’ils viennent du travail forcé et non rétribué de véritables esclaves, soumises par ailleurs à un cortège sans fin d’humiliations.

Peter Mullan, qu’on a pu apprécier acteur dans My Name Is Joe, se révèle réalisateur de talent avec The Magdalene Sisters, film dense et intense, mené avec intelligence et ignorant les pièges de l’émotion facile. C’est un réquisitoire que nous adresse Mullan, un réquisitoire qui ne s’adresse pas qu’au passé mais vient utilement nous rappeler certains aspects de la société en Irlande, pays auquel la Communauté européenne, pour que l’Eire la rejoigne, a promis qu’on ne lui imposerait jamais de changer sa législation criminalisant totalement l’avortement! Magnifiquement interprété par Anne-Marie Duff, Nora-Jane Noone et Dorothy Duffy, The Madgalene Sisters est un film bouleversant, dénonciateur d’injustice mais qui célèbre aussi le courage de celles qui osent la révolte. Une oeuvre passionnante et à méditer, à l’heure où d’aucuns commencent à suggérer qu’il faudrait tolérer chez nous, pour ne pas passer pour raciste, l’oppression et la soumission des femmes au nom d’une certaine idée de la religion et de la tradition…

Louis Danvers, Bloody Sunday est à l’affiche dès cette semaine, The Magdalene Sisters le sera mercr

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