Deux parents, pour toujours

Sous la pression des  » nouveaux pères « , la garde alternée – une semaine chez papa, l’autre chez maman – a désormais le vent en poupe. Mais faut-il en faire  » la  » règle, en cas de séparation ? Les avocats sont plutôt pour, mais les psy sont partagés

Un vendredi soir, Margaux en a eu assez de faire sa valise. Elle est restée chez sa mère. Ras-le-bol de cette garde alternée, des déménagements hebdomadaires, de ce  » mi-temps  » chez un père avec lequel l’adolescente avait des prises de bec de plus en plus fréquentes. Le juge de la jeunesse a respecté le choix de Margaux, qui  » se contente  » désormais de dîner une fois par semaine avec son paternel. Elle n’a pas pour autant remis en cause le choix initial de ses parents.  » J’ai un contact aussi fort avec l’un et l’autre, grâce à l’alternance qu’ils avaient décidée. Après le divorce, papa s’était même arrangé pour prendre congé le mercredi après-midi.  » C’est la maman de Margaux qui avait souhaité la garde alternée.  » Je ne voulais pas avoir le mauvais rôle de gendarme, me taper toutes les lessives, pendant que, lui, aurait pu la chouchouter le week-end. Il me semblait plus équitable de partager les plaisirs et les contraintes. Même si, le vendredi soir, il fallait toujours deux ou trois heures pour qu’elle change de comportement, me parle autrement… Bref, pour ne plus sentir l’influence de ô l’autre ».  »

Une séparation n’est jamais indolore.  » Je ne sais pas s’il y a ôun » bon mode d’hébergement à imposer. Les gens ne sont pas tous coulés dans le même moule.  » Véronique, la quarantaine, ne conserve pas un souvenir agréable de la garde alternée.  » Mon fils avait 6 ans quand nous avons divorcé. Cela me semblait logique que son père désire le voir plus d’un week-end sur deux.  » Pendant quelques années, l’enfant a traversé, chaque semaine, les deux pâtés de maisons qui séparaient les domiciles du père et de la mère.  » Mais il le vivait mal. Au retour, pendant au moins deux jours, il était agressif, renfermé…  » Etait-ce dû à des modes de vie trop différents ?  » Je prêtais une grande attention à l’école, alors que, pour le père, cela n’avait pas d’importance.  » Etait-ce lié à un divorce conflictuel ?  » Pour régler les problèmes quotidiens, il faut se parler. Comme on n’y arrivait plus, on a dédoublé la garde-robe, par exemple, ce que je trouvais du gaspillage.  » A la faveur d’un changement d’emploi plus absorbant, le père a finalement demandé un droit de visite  » classique « , un week-end sur deux.  » La tempête s’est apaisée. Nous avons retrouvé un équilibre.  » Simple répit. Car, en 1re candidature, l’adolescent s’est à nouveau installé chez son père, à sa demande pressante.  » Mais il s’est retrouvé tout seul à gérer des études et à se préparer, le soir, son repas. Son père n’était jamais là, trop occupé par son travail.  » Le jeune a échoué et a abandonné l’enseignement supérieur.  » Il l’a reproché à son père qui en a été bouleversé.  »

Tranches de vie compliquées. L’ex de Véronique est représentatif d’un mouvement des pères qui engrange désormais des victoires.  » La jurisprudence varie fortement d’un tribunal à l’autre, reconnaît Jehanne Sosson, avocate et spécialiste du droit de la famille à l’Université catholique de Louvain (UCL). Mais, à Bruxelles, pour certains magistrats, la garde alternée est désormais la règle. Cela correspond à une demande des avocats.  » Cette évolution a convaincu Isabelle Simonis (PS), secrétaire d’Etat aux Familles, de réfléchir à un projet de loi qui ferait de la garde alternée  » la  » référence. A défaut d’être élevé par ses deux parents en même temps, l’enfant le serait successivement. C’est une des premières idées issues des Etats généraux de la famille, qui rassemblent, depuis novembre dernier, responsables politiques, fonctionnaires, experts et associations. Ce mode d’hébergement aurait-il fait ses preuves ?

Le problème est important. En 2002, selon l’Institut national de statistique (INS), la Belgique a atteint un record avec 30 628 divorces pour 40 434 mariages. La rupture intervient, en moyenne, après douze années de vie commune. Soit après la naissance d’au moins un enfant, dans 8 mariages dissous sur 10, selon une étude datant des années 1990 réalisée par Thérèse Jacobs, sociologue à l’université d’Anvers.  » Tout le monde au sein du groupe de travail ô familles et justice  » est d’accord pour estimer qu’il faut réduire le nombre de procédures « , explique Didier Pire, avocat et juriste à l’Université de Liège (ULg). Car elles engorgent les tribunaux et entretiennent les conflits.  » Voici vingt ans, il y avait un modèle, sinon dans la loi, du moins en pratique : 9 fois sur 10, la mère obtenait la garde principale, poursuit Pire. Actuellement, il n’y a plus de règle. Lorsque les parents ne s’entendent pas sur l’alternance, cela dépendra d’abord du juge sur lequel on tombe, quels que soient les arguments.  » Cette subjectivité, ce hasard inciterait à la procédure.  » Maintenant, si on estime qu’il conviendrait d’instaurer un modèle, il ne pourrait être qu’égalitaire « , ajoute Pire.

Cette revendication a d’ailleurs été alimentée par la loi de 1995 sur l’autorité parentale conjointe. Depuis, sauf dérogation, un parent séparé, même s’il héberge l’enfant à titre principal, ne peut prendre de grande décision en matière de santé ou d’éducation sans l’accord de l’autre parent. Mais, pour les hommes du Mouvement pour l’égalité parentale (MEP), par exemple, cette loi sur la  » coparentalité  » n’a rien changé, ou presque, sur le terrain, faute de régler l’hébergement. En 1995, une enquête de Rébecca Cardelli, sociologue à l’ULg, a montré que, dans les familles monoparentales, 25 % des enfants ne voyaient plus du tout leur père et 23,8 % le rencontraient moins d’une fois pas mois.

Sans pères ni repères

Or, depuis, les psy ont insisté sur l’importance de la double appartenance : pour se construire, l’enfant aurait besoin de s’identifier à ses deux parents. Ils ont même découvert le  » syndrome du héron  » chez ceux qui ont grandi sur un seul pied, une seule lignée et qui risquent de tanguer pour avoir perdu une partie de leurs racines. Ils déplorent enfin l’affaiblissement des repères, la disparition de l’autorité et le rôle de  » papa gâteau « , joué un week-end sur deux.

 » Il est bon qu’un tiers, une législation, rappelle symboliquement, aux parents, l’importance de la place égale de la mère et du père « , pense Philippe Béague, de la Fondation Dolto. La France, avec la loi du 4 mars 2002, a d’ailleurs posé l’alternance comme principe. Souvent présentée comme la  » moins mauvaise solution  » pour préserver le droit du gosse à grandir auprès de ses deux parents, selon la Convention internationale des droits de l’enfant, elle aurait une portée pédagogique. Elle signifierait notamment qu’il n’y en a pas un  » bon  » parent à qui l’on accorderait l’hébergement principal et un autre,  » mauvais « , qui ne récolterait que les miettes. En cela, elle aurait une vertu apaisante.

De plus, Isabelle Simonis se veut rassurante. Les bébés échapperaient à l’alternance. En dessous de 3 ans, les psy s’accordent sur l’importance du maternage. Les ados bénéficieraient aussi d’un régime de faveur. Dès 12 ans, la loi prévoit de les entendre sur l’hébergement. En outre, l’alternance ne serait imposée qu’en cas de mésentente. L’accord des parents sur une autre formule sera respecté. Enfin, des dérogations seront possibles.

Mais ces réserves n’ont pas convaincu tout le monde. Pédopsychiatre à l’UCL, Jean-Yves Hayez parle d’ingérence dans la vie privée.  » L’Etat quadrille abusivement le quotidien des gens. On n’est pas loin des colonies, lorsque, dans les missions, grâce à la cloche, les bons pères signalaient aux indigènes quand ils pouvaient avoir des relations sexuelles ! Cela me choque dans une démocratie qui promeut la liberté. Si la garde alternée est plus appropriée dans certains cas, il ne faut pas pour autant en faire une loi qui déresponsabilise les parents.  »

Le pédopsychiatre fustige par ailleurs une  » règle de classe « . La garde alternée suppose des moyens suffisamment élevés pour dédoubler le cadre de vie de l’enfant, voire déménager afin que les deux parents habitent à proximité.  » Considérer cela comme la norme et vouloir l’imposer relève de la domination d’une classe culturelle sur les autres.  » Dernière objection : l’arbre risque de dissimuler la forêt.  » Les ônouveaux pères » qui militent pour la garde alternée se recrutent surtout parmi les intellectuels. Ils représentent 10 % ou 15 % des divorcés, soit beaucoup moins que les pères qui disparaissent dans la nature après une séparation.  »

Jugement de Salomon

Selon la pratique d’Hayez, l’alternance ne conviendrait ensuite qu’à une partie des 4-13 ans, de 20 % à… 60 %, peut-être. Car sa réussite requiert plusieurs conditions. Les ex-conjoints doivent vivre pas trop loin l’un de l’autre afin que l’enfant fréquente la même école, le même mouvement de jeunesse. Ils doivent s’entendre sur un projet éducatif.  » Pour l’équilibre de l’enfant, il ne faut pas lui imposer de changer complètement d’attitude d’une semaine à l’autre « , explique Claude Lelièvre, délégué général aux droits de l’enfant. Il ne faudrait pas sous-estimer les problèmes pratiques : les engueulades de l’entraîneur parce qu’on manque le match de foot une fois sur deux, le chien qu’on ne peut emmener dans l’appartement de papa, alors que c’est un compagnon indispensable…

Enfin, le rythme de l’alternance devrait permettre à l’enfant de souffler, de ne pas refaire ses valises à peine installé :  » Je conseille des périodes de quinze jours, poursuit Hayez. Mais il serait utile que l’intéressé donne son avis, sans être trop influencé.  » Il y aurait quelque chose du jugement de Salomon dans la garde alternée qui répondrait d’abord au choix des parents. Si certains pères s’investissent beaucoup dans l’éducation de leur enfant, d’autres cherchent aussi à embêter leur ex, quitte à confier leur progéniture à leur propre mère, ou à se soustraire à des obligations alimentaires. Même si l’alternance n’exclut pas le paiement d’une pension. Bref, pour Hayez, il n’y aurait rien d’anormal à ce que l’enfant se sente davantage en sécurité avec le parent qui lui accorde plus de temps. Or, selon une étude de l’INS de 1999, les femmes consacrent plus de vingt-sept heures par semaine aux tâches familiales et à l’éducation des enfants ; les hommes, seize heures et demie, seulement.

Dorothée Klein

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