» Deux générations pour la paix « 

Ex-patron de l’ONU et de la francophonie, ancien chef de la diplomatie égyptienne et promoteur de la paix avec Israël, Boutros Boutros-Ghali porte un regard chargé d’expérience sur le monde contemporain. Selon lui, la paix au Proche-Orient n’est pas pour demain

Le Vif/L’Express : L’affaire des caricatures de Mahomet a presque tourné au  » choc des civilisations « . Qu’en pense le diplomate arabe, francophone et chrétien que vous êtes ?

E Boutros Boutros-Ghali : Le monde arabo-musulman n’est pas passé par le processus de laïcisation qui permet aujourd’hui à l’Occident de considérer avec distance le blasphème sur les questions religieuses. Les caricatures du Prophète ont fourni aux musulmans l’occasion de protester contre les humiliations qu’ils ressentent depuis le 11-Septembre. L’assimilation de tous les Arabes à des terroristes, l’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak sous le prétexte mensonger qu’il détenait des armes de destruction massive, les tortures infligées à Guantanamo et à Abou Ghraib, les menaces récurrentes contre d’autres pays musulmans : cela fait quand même beaucoup ! Les caricatures ont fait déborder une coupe déjà pleine…

Les Arabes ont le sentiment d’être agressés ?

E En tout cas, discriminés de manière négative par cet Occident qui les avait déjà maltraités naguère. N’oubliez pas que la décolonisation du monde arabe remonte à moins d’un demi-siècle. Et voilà que les mêmes soldats occidentaux et anglophones reviennent en Irak pour y traquer des bombes atomiques imaginaires ! C’est à tout le moins un peu fort…

Vous avez joué un rôle moteur dans la paix entre l’Egypte et Israël. Mais le conflit du Proche-Orient n’est toujours pas réglé…

E Ce conflit est la matrice des tensions entre l’Occident et le monde arabo-musulman, dont le point de départ est l’injustice ressentie dans tout le monde arabe. Si la colonisation israélienne avait débuté il y a deux cents ans, elle aurait peut-être posé moins de problèmes. Mais elle a commencé au moment précis où les Arabes aspiraient plus que tout à se dégager du joug colonial.

Faut-il en conclure que la création d’Israël en 1948, avec l’aval des Nations unies, était une erreur ?

E Je n’aime pas cette question. Il y a eu beaucoup de conflits interarabes qui n’avaient rien à voir avec Israël. Mais la création d’Israël a permis de les camoufler, de nier les erreurs commises par les Arabes eux-mêmes. Bien des régimes du Moyen-Orient y ont trouvé un prétexte pour mettre entre parenthèses les réformes sociales qui étaient pourtant nécessaires.  » Pas question de s’occuper des questions secondaires, disaient-ils : il faut d’abord gagner la grande bataille solidaire pour libérer la Palestine !  » Tout l’imaginaire du monde arabe a ainsi été dominé par le problème palestinien. En revanche, la paix avec Israël a permis aux Egyptiens de se libérer de cette obsession.

En êtes-vous sûr ? Et l’Egypte en a-t-elle vraiment profité pour se réformer ?

E J’ai une expérience de plus de quarante ans de service public dans mon pays et je puis vous dire que les choses avancent, même si tout ne se fait pas en un jour. Les progrès sont peut-être lents, mais ils ne sont pas nuls. Et puis, l’Europe a quand même mis deux cents ans pour abolir l’esclavage et il a fallu plus d’un demi-siècle pour mettre fin à l’apartheid… Alors, quand le gouvernement des Etats-Unis veut précipiter la démocratie à toute vitesse au Moyen-Orient, c’est bien la preuve qu’il ne comprend rien aux processus d’évolution des sociétés humaines !

Vous publiez aux éditions Complexe un livre d’entretiens croisés avec Shimon Peres, ancien ministre israélien des Affaires étrangères. Avez-vous la même vision du conflit et de sa résolution ?

E Non. Peres est plus optimiste que moi. Il évoque avec lyrisme la réconciliation des peuples, un  » nouveau Moyen-Orient « . Je pense, quant à moi, qu’il faudra une génération ou deux avant de trouver une solution, car il me semble que les partisans sincères d’une paix sérieuse et solide sont encore minoritaires, dans les deux camps.

Deux générations ? Mais c’est énorme ! Il y a quand même le plan de paix de Genève, cosigné il y a deux ans par des Israéliens et des Palestiniens. Ce n’est pas une base solide pour la paix ?

E Sans doute est-ce une base acceptable. Mais ce plan ne peut devenir opérationnel que si un certain nombre de pays, à commencer par les Etats-Unis, mettent tout leur poids dans la balance pour le faire accepter par les récalcitrants. Or c’est loin d’être le cas aujourd’hui !

Et qu’est-ce qui vous fait dire que le conflit sera plus facile à résoudre dans vingt ou quarante ans ?

E Le monde change, et vite. Les mutations les plus spectaculaires peuvent se produire au moment où on les attend le moins. Auriez-vous prédit, il y a vingt ans, que le communisme allait s’écrouler, que le mur de Berlin tomberait, que l’URSS exploserait, qu’Internet changerait à ce point notre vie, que l’Inde allait devenir un pays aussi puissant, que la Chine serait en passe de devenir le n° 1 mondial ? Alors, soyons modestes et admettons que ce qui paraît impossible aujourd’hui se produira peut-être demain ou après-demain. Si les termes du conflit israélo-palestinien ne changent pas, l’évolution des données planétaires, elle, créera peut-être un environnement plus favorable à la paix qu’il ne l’est aujourd’hui.

Quel avenir voyez-vous pour les Nations unies ?

E L’ONU traverse une crise durable qui s’explique par la fin de l’affrontement Est-Ouest et l’émergence d’une superpuissance unique et unilatéraliste, les Etats-Unis. Mais n’oublions pas que le système des Nations unies doit beaucoup à l’inspiration de présidents américains éclairés. L’avènement prochain d’un tel président n’a rien d’impossible.

La montée en puissance de la Chine et de l’Inde annonce- t-elle le déclin de la puissance américaine ?

E Pas à court terme. Les Etats-Unis sont habiles à créer autour d’eux des alliances relativement efficaces. Ils resteront très influents pendant, au moins, les cinq à dix ans à venir. Et après ? Ce sera déjà une autre histoire…

Jacques Gevers

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