Destins croisés

La Belle Voyageuse endormie dans la brousse, par Vera Feyder. Le Grand Miroir, 539 p.

Avec La Belle Voyageuse endormie dans la brousse (on entend rugir l’imaginaire exotique du Douanier Rousseau), Vera Feyder renoue en force avec le roman et construit un univers multiple où se croisent et s’interpellent des destinées vécues entre ici et ailleurs, entre souvenirs et espérances.  » Ici « , c’est Fondouce, une station thermale qui ressemble comme deux gouttes d’eau de source à Chaudfontaine. Et c’est, du reste, avec un plaisir évident et teinté de quelque nostalgie que l’auteur parcourt avec ses personnages les chemins de sa propre jeunesse, dans cette région liégeoise faufilée par le chant de la Vesdre. En petite ville de province bien dans la tradition, Fondouce est une de ces fausses calmes dont les rêves, les passions, les fantasmes et jusqu’aux instincts criminels couvent sous la chape des apparences. Vera Feyder leur donne vie avec cette tendre cruauté et avec cette malice de poète dont Vialatte aussi détenait l’art. Ce qui ne l’empêche pas d’étendre le champ du récit à d’autres horizons lointains dont le dépaysement se marie aux saveurs fortement épicées des résurgences du passé. Au centre de l’écheveau, il y a Miss Elna, violoniste, naguère musicienne d’un cirque qui a parcouru le monde, déjà vieille fille en puissance, mais prête à s’embarquer pour l’Angleterre sur les traces lointaines d’un marin qu’elle a refusé de suivre et qui, devenu écrivain célèbre, en a fait le personnage d’un de ses romans. Et il y a la jeune Clairette brûlant de rejoindre son amoureux parti travailler en Australie. Angoisses, malentendus, fausses espérances animent avec elles et autour d’elles une danse d’amour et de mort dont le meneur pourrait être le fascinant personnage d’Orphila, l’homme-serpent. Artiste dont le numéro de constriction s’est autrefois avéré mortel, à la fois victime de la vie et bourreau qui fait le mal par réflexe et sans préméditation, il semble incarner pour Elna, pour Clairette et pour d’autres la redoutable image du destin.

Ce ne sont là que quelques éléments d’un roman foisonnant, d’une architecture subtile et d’une énorme richesse humaine sur la conquête difficile – et souvent vaine – du bonheur, conquête que le destin prend plaisir à saboter de mille façons. Et encore ! S’agit-il plus de plaisir que de cécité ? D’une infirmité qui pourrait être celle d’Orphila et qu’éclaire l’exergue signée Joseph Conrad (dont l’ombre est très présente dans le clair-obscur du roman) :  » Malheur à l’homme dont le c£ur n’a pas appris, tant qu’il était jeune, à espérer, à aimer et à mettre sa confiance dans la vie.  » Du reste, Miss Elna aurait eu tort de désespérer. L’issue de sa quête ne sera pas, comme c’est souvent le cas, une de celles qu’elle conjecturait dans les affres de son départ pour l’Angleterre. C’est d’ailleurs à celui par qui le bonheur lui arrive que, chemin faisant, l’on doit ce judicieux avis sur les gloses à propos des livres :  » Le mieux est de rester coi. Et de s’en tenir à ce qui est écrit, cette évidence suffit.  » Tant pis. On dira quand même que l’évidence, en ce qui concerne cette  » belle voyageuse « , est celle d’une sensibilité extrême à la matière humaine et d’un imaginaire somptueux qui se nourrit de poésie et peut aussi jongler avec le fantasque. Celui de Bosch aussi bien que de Chagall. Après Rousseau, la peinture encore. Et l’on pourrait parler aussi de la grandiose pluralité des ch£urs baroques. Tant il est vrai que la référence aux arts est un gage de richesse dont bien des écritures n’ont pas les moyens.

de ghislain cotton

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